«Le milieu de l’horizon», au carrefour d’une vie

Les mercredis du cinéma – Kelly Lambiel

Adapter un roman est aujourd’hui chose courante au cinéma. Mais porter à l’écran un livre récompensé par plusieurs prix littéraires en n’ayant soi-même qu’un long-métrage au compteur, c’est plutôt ambitieux. De l’auteur à l’acteur principal, en passant par l’équipe de production et la réalisatrice, Le milieu de l’horizon est un produit helvétique (presque) pur souche qui, emprunt de couleur locale, parvient à s’ouvrir sur des thématiques actuelles et, surtout, profondément universelles.

En 1976, la canicule frappe sévèrement la campagne vaudoise. Avec elle, la sècheresse puis l’orage dévastent les récoltes alors que la chaleur décime les troupeaux et met les bêtes à l’agonie. Dans cette fournaise, le quotidien se fait vite harassant et les esprits s’échauffent. Gus (Luc Bruchez), treize ans, rechigne à la tâche. Cet été, il aurait dû le passer dans l’insouciance à lire des BD, dessiner, faire du vélo, vivre ses premières amours et nourrir sa curiosité sexuelle naissante. Seulement, les poules meurent et celles qui s’accrochent à la vie ne grossissent pas. Pour ses parents, fermiers, c’est la ruine qui menace. Tout s’accélère lorsque Cécile (Clémence Poésy) entre dans leur vie.

Une fresque rurale

Dans la salle aussi, on a l’impression d’étouffer. Certes, je me sens un peu comme une intruse parmi toutes ces têtes blanches et je commence à me demander si j’ai fait le bon choix de film pour ma critique. Mais il faut surtout dire que les partis pris esthétiques de Delphine Lehericey servent parfaitement le propos. Lumière jaunâtre, caméra parfois peu stable, grain dans l’image, cheveux collés par la transpiration, gros plans sur des cadavres d’animaux à moitié dévorés par les vers et couverts de mouches contribuent à rendre l’atmosphère lourde, inquiétante. Quelque chose se prépare, l’air semble vicié. Dans une approche presque naturaliste, la réalisatrice parvient à faire oublier les failles d’un scénario qui tire parfois en longueur. Elle nous offre également des moments de pure poésie avec des séquences en contre-jour et contre-plongée, au coucher du soleil ou à la nuit tombante, ainsi que des instants de fraîcheur et de liberté quand on suit Gus à vélo, cheveux au vent.

«Le milieu de l’horizon», un film de la réalisatrice suisse Delphine Lehericey © Box Productions / Entre Chien et Loup / Gjorgji

Au-delà des ces qualités formelles, il faut souligner également le jeu des acteurs, mis en valeur par une économie de dialogue qui leur ouvre les portes de la simplicité et de l’authenticité. Laetitia Casta est touchante dans ce rôle de fermière déchirée entre ses envies de femme et son rôle de mère, aimant de tout cœur ses enfants mais incapable de s’épanouir en tant qu’épouse auprès d’un mari (Thibaut Evrard) rustre et doux à la fois. Le valaisan Luc Bruchez lui aussi, malgré son peu d’expérience et sa jeunesse, convainc et parvient à faire sa place aux côtés de professionnels confirmés.

A la croisée des chemins

Mais ce qui pour moi fait la force de ce film, c’est avant tout sa capacité à extraire du particulier des thèmes qui parlent à tous. Sans faire référence à l’émancipation des femmes, au réchauffement climatique ou aux difficultés rencontrées par le monde agricole, présents en filigrane et qui entrent bien évidemment en écho avec nos préoccupations actuelles, c’est sur un plan plus personnel que Delphine Lehericey vient nous chercher. Les révoltes de l’adolescence, les premières responsabilités, le deuil de l’enfance et, enfin, la maturité. Une ode à la jeunesse qui nous renvoie à nous-mêmes, à un passé plus ou moins lointain. Lorsque la salle se rallume sur des sourires et quelques larmes, je remarque que même si le trajet a été plus long pour eux, nous avons tous eu, l’espace de deux heures, treize ans à nouveau.

Ecrire à l’auteur: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédit photo: © Box Productions / Entre Chien et Loup / Gjorgji

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