Schamlos!, quand la pornographie rompt avec les stéréotypes

Hors catégorie – Amélie Wauthier

Ça fait un moment que je cherche un prétexte pour rédiger un article sur le féminisme, le genre, la culture du viol, tout ça. Quelque chose de subtil, histoire de ne pas braquer d’avance les éventuels lecteurs qui auraient quelques a priori sur le sujet – pour ceux qui rejettent catégoriquement tout ce qui sort du moule, désolée, ça ne va pas le faire! Du coup, quand on m’a parlé de Schamlos!, un festival de pornographie queer féministe, j’ai crié «Banko!».

Du 26 au 29 février se tenait à Berne la seconde édition du festival Schamlos! – traduisez «sans vergogne», «obscène» ou encore «effronté» (je suis particulièrement friande de ce dernier). Sur la page d’accueil du site internet, on peut lire une rapide – mais non moins éclairante – description de la vision du festival. «Avec ce festival, nous voulons créer un espace protégé où l’on peut faire éclater les normes, faire des découvertes et collect(iv)er des inspirations.» Faire éclater les normes, voilà une pratique qui me parle et m’inspire. Cela nous renvoie directement au terme «queer»  qui désigne tout ce qui n’est pas hétéronormé et/ou binaire, et cela ne se limite pas qu’à l’homosexualité! Hé oui, il existe plus de deux orientations sexuelles et cela n’est pas forcément lié à l’expression de genre.

On se fait une petite pause-définitions?

L’identité de genre est le genre auquel on se sent appartenir et cela ne correspond pas systématiquement au sexe assigné à la naissance. L’expression de genre se traduit quant à elle par la façon dont on exprime ce genre, tant d’un point de vue matériel (vêtements, maquillage, accessoires,…) que de l’attitude. A cela, on peut effleurer un troisième point, celui de l’attirance sexuelle et émotionnelle, parfois indépendantes l’une de l’autre, qui elles concernent le rapport qu’on entretient aux autres. Pour rendre cela encore plus simple ou compliqué selon le point de vue, l’identité de genre, l’expression de genre et l’attirance sexuelle et/ou émotionnelle peuvent avoir autant de combinaisons possibles qu’il existe d’êtres humains. On continue?

Un cadre privilégié et bienveillant

A Schamlos!, il y a une charte d’Awareness – que l’on peut lire sur le site ainsi que placardée sur différents murs une fois sur place – qui s’assure que chacun.e se sente non seulement en sécurité mais également confortable et conscient.e de soi et des autres. Des heures et points de rendez-vous sont fixés afin que chacun.e puisse être accompagné.e lors du trajet de la gare à la Reitschule. Pour avoir souvent été victime de harcèlement de rue, je ne peux que saluer cette initiative! En plus, c’est l’occasion de faire de nouvelles rencontres.

Avez-vous déjà mis les pieds à la Reitschule? Franchement, ce «centre culturel et politique de gauche» (merci google!) vaut le détour. On n’est même pas obligé d’y entrer pour apprécier l’aspect coloré de la construction tant elle se repère au loin. Une explosion de couleurs entre les bâtiments gris-mélasse de notre capitale, ça fait du bien! Du coup, rien de très étonnant à ce que cet arc-en-ciel déteigne sur les gens qui fréquentent ce lieu.

Des photos, des perfos, du porno

Après avoir payé l’entrée en fonction de nos moyens – 15/25/35chfs – on accède au hall principal – Grosse Halle – où se tiennent un bar ainsi que le restaurant du festival. On découvre alors quelques installations, projections, expositions,… Sur un petit comptoir, différents objets aux textures très variées attendent d’être touchés par des doigts préalablement mouillés pour projeter une image animée sur un grand coussin d’air. A gauche, des ordinateurs sont à disposition des spectateurs pour une expérience toute aussi ludique. Alors qu’à droite du hall, se tient la caravane «Porn me baby one more time» ou Juicy Eva nous attend pour une discussion de 15 minutes. Un panneau nous met alors en garde: «Attention, conversation confrontante et intime». Malheureusement pour moi, cela se passe en Allemand et mes compétences se limitent à «Ich bin ein Berliner».

Je me dirige vers le  «Kino». Il est bientôt 18h30, le premier film de ce vendredi ne va pas tarder à commencer. C’est suédois et ça s’appelle « Vem ska knulla pappa? – Who Should Fuck Daddy? » Ok. L’image est noire, le texte blanc, avant de basculer sur des paysages de nature et de forêt. Le décor est en plastique, très kitsch et coloré. Il y a des guirlandes lumineuses, des paillettes, ça brille, ça scintille. Très rapidement, je me rends compte que ce film est moins pornographique que queer.

Soudain, un homme très chevelu et très barbu en juste-corps de lycra noir apparaît sur son super vélo. Il a la panoplie complète du parfait mâle hétéro, un véritable leader fort et viril. Le contraste entre les deux univers déclenche le rire de la salle. Pendant 65 minutes, ces deux univers évoluent en parallèle l’un de l’autre jusqu’au moment où ils se rencontrent. Le modèle de l’homme «toxique» se retrouve en situation d’échec avant de trouver son salut – je ne vous dirai pas comment! Générique, tout le monde applaudit. On en a pris plein les yeux, c’était beau et enveloppant, j’aurais aimé que ça ne s’arrête jamais. Ou du moins pas tout de suite.

Patriarcat et masculinité toxique

Ce film nous invite à questionner les rôles prédéfinis par notre société, les normes et croyances qui nous enferment dans des cases qui ne nous correspondent pas forcément. N’a-t-on pas aussi le droit d’être une femme et de ne pas vouloir d’enfants, d’être un homme et de pleurer, de ne pas se montrer fort tout le temps et de ne pas faire du sport trois fois par semaine? Être soi-même, simplement, et chercher le bonheur plus que la performance…

J’ai un peu plus d’une heure avant la prochaine projection. J’en profite pour faire un crochet par les toilettes où j’ai la très agréable surprise de découvrir que différents produits intimes tels que des tampons et de préservatifs sont gratuitement mis à disposition, trop cool! On papote, fait un tour par l’exposition, fume une clope et il est à nouveau temps de se trouver une place au Kino pour regarder « Venus – Nackte Wahrheiten ». C’est danois – j’ai entendu dire que les gens du nord étaient plus «libérés» – et c’est sous-titré en allemand. Uniquement. Aïe. Forcément, avec mon «Berliner, Berliner», je capte pas grande chose à part que je vais devoir déranger toutes les personnes de ma rangée si je veux pouvoir m’échapper. Ce que je fais, désolée.

Comme avec mes copines, on hésitait entre le film et les performances, on file vite vers le «Tojo», histoire de ne pas se retrouver bredouille, et on essaie de rattraper ce qu’on a manqué. Sur scène, deux jeunes femmes en chemise blanche et jeans délavés font leur entrée. L’une mange un fruit bruyamment alors que l’autre fait des acrobaties sur le dossier d’un fauteuil massif, avant de se lancer dans une chorégraphie plutôt bien orchestrée. Elles dansent, se tournent autour, se séduisent, se repoussent,… c’est sympa. Mais comme souvent quand il est question de performance, je ne trouve pas grand-chose à commenter et surtout, j’ai un train que je n’aimerais pas manquer.

Du cuir, du queer et plein de love

Le lendemain, je remets ça. On est samedi. J’enchaîne courts métrages, performances et séance d’observation passive de mes semblables depuis des canapés bien confortables (en gros, j’ai glandé). Le soir, un des deux films au programme ne peut malheureusement pas être projeté, faute d’autorisation du réalisateur. La projection de «We are the (fucking) world» est ainsi avancée et pour la première fois du festival, je regarde de la pornographie, de la vraie. Oui, mais de la belle!

Cela signifie: pas de rapport de domination entre l’homme et la femme. Cette dernière n’est d’ailleurs jamais réduite à un objet, prise avec violence ou de force, humiliée et maltraitée, comme c’est souvent le cas dans le porno traditionnel – mais bien évidemment, vous n’en savez rien car vous ne regardez jamais ce genre de films, hein! Une industrie qui contribue ainsi largement à la culture du viol et à sa banalisation. De tout cela, donc, il n’est rien dans les films et œuvres présentées lors du festival. D’ailleurs, il est difficile d’être certain du genre de chacun tant les frontières sont brouillées, au point parfois de disparaître. Peu importe les pratiques, on retrouve à chaque fois un climat de bienveillance, dénué de tout pouvoir malsain qui impose à l’autre ses besoins, ses envies, qui se sert en fait de l’autre. Au contraire, il est avant tout question de rapport de partage, où chacun est respecté, aimé.

© Amélie Wauthier

Bref, le week-end dernier, alors que l’Académie des César récompensait Polanski, moi, j’assistais à mon premier Schamlos!, festival de pornographie queer féministe. C’était beau, c’était doux, c’était amour, c’était queer. Bisous.

Crédit photo: © Amélie Wauthier

Ecrire à l’auteure: amelie.wauthier@leregardlibre.com

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