Ce mois-ci, je vous propose le contre-pied de ma chronique précédente, qui voyait dans l’intelligence artificielle un danger pour le cinéma, en vous invitant à redécouvrir une série où l’IA tient le bon rôle, pour une fois.
Dans le dernier numéro du Regard Libre, je me dressais en opposant de l’intelligence artificielle (IA), en sceptique face au progrès technique. Depuis que Mary Shelley a écrit Frankenstein sur les rives du Léman en 1816-17, la crainte de voir le génie humain engendrer l’entité qui mènera à sa propre destruction est un leitmotiv des œuvres de fiction et du cinéma. Mary Shelley elle-même s’ancrait dans une tradition millénaire, en sous-titrant son roman par «le Prométhée moderne»; elle reprenait ainsi l’interprétation philosophique du mythe grec qui s’est répandue au XVIIIe siècle en Europe: Prométhée symbolise tant la rébellion légitime de l’humanité face au Créateur que l’hubris désastreuse de se croire au-dessus de Lui et de s’emparer de force qu’elle ne peut maîtriser.
Le cinéma, né à l’ère industrielle, abonde d’œuvres qui traitent de ce thème: de Métropolis en 1927 et de l’adaptation de Frankenstein en 1929, il a transcendé les époques, nourri également par la littérature de science-fiction d’auteurs comme Philip K. Dick, Arthur C. Clarke ou Frank Herbert. Androïdes et superordinateurs, intelligences artificielles et robots sanguinaires ont peuplé notre imaginaire collectif: 2001, l’Odyssée de l’espace, Terminator, I Robot, Blade Runner, Dune, Matrix, Ex Machina, Westworld… Tous ces classiques contiennent la même mise en garde prométhéenne: gare à ceux qui se prennent pour Dieu!
Person of Interest
Récemment, j’ai redécouvert d’anciens épisodes d’une série quelque peu retombée dans l’oubli, mais qui mérite d’être revisionnée: Person of Interest (2011-2016). Créée par Jonathan Nolan, scénariste, réalisateur et producteur prolifique qui a co-réalisé Westworld avec sa femme Lisa Joy et qui a travaillé sur presque tous les films de son frère Christopher, Person of Interest met en scène Harold Finch, informaticien de génie, qui s’allie avec un ancien homme de main de la Central Intelligence Agency (CIA) pour sauver des personnes menacées. Ils sont assistés par une IA développée par Finch, «la Machine», capable de prédire quand un crime aura lieu.
Au fil des saisons, les deux comparses et leur Machine font face à une seconde intelligence artificielle, utilisée par une multinationale sans scrupules qui s’en sert dans le but d’asservir le monde.
Tout l’arc narratif de la série tourne autour de cet antagonisme épique, entre l’idéaliste Dr Frankenstein qui espère contrôler sa Créature – soit en la cantonnant au rôle d’outil, soit en lui insufflant une humanité propre – et les Dr Frankenstein qui veulent déchaîner la puissance du monstre pour leurs propres intérêts.
Les géants de l’IA, Sam Altman, Elon Musk et compagnie, espèrent s’inscrire dans ce combat épique, en revendiquant chacun être le «bon» Dr Frankenstein, le Harold Finch de la vraie vie. Je laisse à chacun le soin de décider pour soi-même lequel est le plus crédible dans ce rôle; je préfère quant à moi retenir l’optimisme fou qui transcende chaque épisode de Person of Interest, l’idéalisme désespéré de ses personnages principaux qui s’obstinent à croire que, peu importe la puissance destructrice que l’humanité déchaîne sur le monde, il suffit parfois de quelques êtres profondément bons pour empêcher le cataclysme.
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J’en veux pour preuve que, malgré les hauts et les bas de l’humanité, celle-ci est toujours là, et le feu que Prométhée a dérobé aux dieux n’a pas encore brûlé la Terre. Et ce, alors même que le monstre de Frankenstein existe déjà: il s’appelle bombe nucléaire. Cela fait 80 ans que nous (sur)vivons avec. Peut-être est-ce naïf de croire que l’atome ne causera pas notre perte un jour. Toujours est-il que, face au risque de l’hiver nucléaire, des personnes courageuses ont toujours su s’arrêter à temps. Par deux fois, des hommes se sont opposés au déclenchement d’une guerre nucléaire et ont sauvé le monde, en 1963 durant la crise des missiles de Cuba, et en 1983.
Person of Interest donne de l’espoir, car elle croit en l’existence de ces remparts face aux dérives de la technologie – des personnes bienveillantes et courageuses. On peut rétorquer qu’il s’agit là d’aveuglement, de naïveté, et on me préviendra sûrement de ne pas confondre la fiction avec la vraie vie. Mais c’est là un avertissement qui n’intervient que lorsque le film ou la série se montre optimiste; pourquoi ne serait-ce acceptable de comparer une œuvre avec le réel que lorsqu’elle brosse un portrait froid et désespéré du futur? Est-ce forcément plus intelligent et adéquat?
Tous les mois, notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique.