Alain Soral, d’«extrême droite» et puis c’est tout?

Article inédit – Antoine Menusier

Le polémiste français condamné pour antisémitisme, désormais poursuivi pour racisme, est-il vraiment l’exemple type du penseur d’ultra-droite? N’y a-t-il pas aussi un peu de gauche dans son brouet? Des enjeux pour la définition des extrêmes, à l’heure d’un progressisme aux accents parfois totalitaires. 

L’idéologue français Alain Soral, qui se voit comme un proscrit et pense comme tel, a été à nouveau mis en examen le 30 juillet. Toujours au même titre, incitation à la haine raciale, en plus d’un appel à une «révolution fasciste». Cette fois, la justice ne lui reproche pas, ni ne le condamne pour des propos antisémites dont il s’est fait une spécialité, mais pour des paroles pouvant nuire aux Noirs – «le Black», qualifié de «parasite prédateur poussé à la haine jusqu’au bout» dans l’une de ses vidéos publiées sur sa plateforme «Egalité et réconciliation». On apprend par la même occasion que ses deux chaînes YouTube ont été fermées sur ordre judiciaire, tout comme celle de son compère de longue date Dieudonné, déjà condamné lui aussi pour antisémitisme.

Nul doute qu’Alain Soral, de son vrai nom Alain Bonnet, soixante-et-un ans, est un extrémiste, parmi les plus virulents en France. D’extrême droite? Oui. Mais seulement d’extrême droite, comme tend à le présenter un article du Monde daté du 30 juillet? C’est oublier que son «fascisme» – sa production idéologique atteste d’une inclination pour ce régime – est un brouet teinté de rouge. Rien de bien neuf, si l’on se rapporte aux années trente qui ont vu des transfuges de la gauche, historiquement ouvrière et internationaliste, vers une autre internationale, celle de la «civilisation», au sens suprémaciste du terme. C’est moins un large à-plat qu’une étroite ligne de crête qui sépare l’extrême droite de l’extrême gauche.

L’ennemi de Soral: les Juifs

Le diable du politiquement correct est dans les évidences. Encore une fois, en effet, Alain Soral se rattache à une tradition d’extrême droite. Mais quelles sont les représentations suggérées par l’expression «extrême droite» chez la plupart des individus, en Occident? Le racisme et l’antisémitisme. Or ce n’est pas aussi clair chez Soral à propos du racisme. Celui qui aurait aimé avoir la carrière médiatique d’un Zemmour mais ne l’a pas eue (d’où son statut de «réprouvé»), a longtemps tenu, sur les Noirs et les Arabes, des propos fraternels. De même, tenait-il l’islam pour une religion aux principes sains. Ne l’a-t-on pas vu, en 2009 au Bourget, au salon annuel de l’Union des organisations islamiques de France (devenue Musulmans de France, de tendance frériste), pris en photo avec Dieudonné et Tariq Ramadan, alors qu’il militait politiquement pour la Palestine? Cette situation ressortait-elle alors d’une catégorie pouvant être qualifiée d’extrême droite?

Ne tournons pas autour du pot: l’ennemi, pour Soral, c’était et cela demeure Israël et le «capital juif». En ces années de poussée antisémite chez une partie des Français musulmans, chez une partie des Noirs et des Arabes s’estimant lésés par rapport aux Juifs, «chouchous de la République» et dont les crimes les visant attisaient paradoxalement le ressentiment contre eux, en ces années de braise françaises, Alain Soral misait sur une alliance «islamo-chrétienne» pour abattre le «judéo-christianisme».

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Peut-être envisageait-il cette alliance comme un pacte germano-soviétique, impliquant un cocu, de préférence les musulmans dans son esprit. Mais ce n’est pas sûr. Soral, aidé par Dieudonné qui cartonnait auprès d’une France métissée réunissant avant l’heure «quartiers» et «gilets jaunes», avait quoi qu’il en soit tout ou partie de l’oreille de ceux à qui il faisait du gringue, flattant leur force physique, leurs vertus exemplaires, le contraire, dans sa vision antisémite, du juif emberlificoteur, répondant par une question à une question posée. En 2016, sur le plateau de la chaîne de Dieudonné, Soral, au cours d’un débat, avait frappé son interlocuteur au visage parce que ce dernier tenait des propos dégradants sur les «Arabes».

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Le 29 juillet, un article de Libération, reproduisant le témoignage d’un policier français d’origine maghrébine dénonçant des propos et postures racistes dans la police, affirmait que les fonctionnaires ayant ces penchants étaient «adeptes de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral». Pas impossible, mais la relation n’est pas la plus immédiate qui soit. Comme penseurs d’extrême droite foncièrement racistes, on pense d’abord à des personnages assez obscurs bien que connus par les spécialistes, gravitant dans des structures telles que L’Œuvre française (groupuscule dissous) ou Génération identitaire.

Les bons et les mauvais «racisés» selon Soral

Le racisme de Soral, qui déteste le rap, serait davantage dirigé contre les «racailles» des cités, «racaille», mot populaire datant d’avant l’apparition des phénomènes migratoires, étant depuis quelques mois un hashtag en vogue sur Twitter, ne pouvant être réduit par commodité à la «fachosphère», pour dénoncer les auteurs d’incivilités graves. «Racaille», ici mot codé désignant des personnes originaires du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne.

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Disons que Soral aime les «Arabes» et les «Noirs» tant qu’ils correspondent à l’idée qu’il s’en fait et qu’une partie de ces derniers se faisaient ou se font encore d’eux-mêmes: des hommes vertueux – au service, toutefois, de sa cause civilisationnelle. Il y a donc pour lui de mauvais Noirs et de mauvais Arabes, telles Christiane Taubira et Najet Vallaud-Belkacem par exemple, lorsque toutes deux étaient au gouvernement et militaient pour le mariage entre personnes de même sexe. Il avait eu à leur endroit des accents racistes.

La définition de l’extrême droite et la désignation de qui en fait partie constituent un enjeu. Faire d’Alain Soral une espèce de figure tutélaire de l’extrême droite française, avec tout ce que ce terme charrie de rejet des «races» différentes de celle des «Blancs», est une manière de ne pas rappeler un passé gênant associant à ce polémiste et penseur une frange de ceux qu’on appelle parfois les «racisés» et de ne pas se poser ensuite de questions embarrassantes sur la radicalité de mouvements décrits ou se décrivant comme progressistes, appelant à un «monde nouveau».


Ecrire à l’auteur: antoine.menusier@gmail.com

Antoine Menusier est journaliste. Rédacteur en chef du Bondy Blog de 2009 à 2011 et ancien correspondant pour Le Temps et L’Hebdo, il est l’auteur du Livre des indésirés. Une histoire des Arabes en France (Editions du Cerf, 2019) et contribue régulièrement à bonpourlatete.com.

Image d’en-tête: Graffiti dans une rue de Paris. Source: Wikimedia CC 4.0

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