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Société

Témoignage

Cette innocente petite goutte de LSD11 minutes de lecture

par Le Regard Libre
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Le plaisir que peut procurer la consommation d’acide réside dans l’excès de perception qui en découle. C’est là aussi que se niche son grand danger, car la magie se trouve dans les choses elles-mêmes et non dans cette ultra-perception.


Avant d’exposer son expérience personnelle avec le LSD, l’auteur tient à mettre en garde contre les dangers de l’usage d’une telle substance et ne veut en aucun cas encourager le lecteur à tenter l’expérience. La consommation de ce psychotrope très puissant peut, en effet, avoir de graves conséquences sur le psychisme, et ce dès le premier «voyage».


L’un des premiers signes caractéristiques de votre entrée dans cet état ultra-poétique propre au LSD est, sans doute, ce qui est vulgairement appelé «vision HD» par les amateurs de voyages psychédéliques. Tout ce qui vous entoure ressort alors avec plus de clarté, infiniment plus de détails, des couleurs plus vives et un charme tel que vous vous surprenez à vous émouvoir pour les courbes d’une simple poignée de porte. Les belles mélodies se magnifient à tel point qu’à leur écoute, des vagues de frissons vous parcourent le corps et vous arrachent des larmes d’émotion. Les rythmes entraînants vous saisissent pour vous plonger dans des états de transes que vous croyiez jusque-là réservés à quelques peuples primitifs. Les sons désagréables, quant à eux, sont à éviter autant que possible, car ils ne vous dérangent pas seulement, mais vous oppressent jusqu’aux tréfonds de votre âme.

Votre environnement, ainsi amplifié, semble se mettre en scène pour s’offrir à vous dans toute sa théâtralité. Une simple promenade dans votre village endormi vous divertit ainsi infiniment plus que n’importe quel film d’action. Les rues et les quartiers que vous arpentez tous les jours apparaissent des plus spectaculaires, au sens littéral du terme. Tout se présente à vous sous la forme d’un enchaînement de compositions scéniques dont la beauté vous frappe parfois jusqu’à la stupéfaction. Il faut reconnaître ici qu’il y a quelque chose de ridicule dans le fait de rester bouche bée, la respiration haletante, devant le simple effet de lumière qu’un lampadaire déploie sur un trottoir. Et pourtant? Est-ce si déraisonnable que de dégager la banalité du quotidien pour apprécier enfin son environnement dans tout ce qu’il a à offrir? Car c’est ainsi qu’il faut comprendre le mot présent; un cadeau qui vous est offert.

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Prenant soudainement conscience de votre état, vous réalisez, en partie uniquement, dans quoi vous vous êtes embarqué en ingérant cette innocente petite goutte. Comment peut-on imaginer, avant d’avoir consommé une telle substance, à quel point le psychisme humain est vaste et mystérieux, si complexe et sinueux que lorsqu’on s’y aventure sans le fil d’Ariane qu’est notre réalité matérielle, quotidienne et partagée, l’égarement est presque assuré? Et qu’y a-t-il de plus terrifiant que de se perdre dans son propre esprit? Vous voilà physiquement au milieu des gens, mais psychiquement à des kilomètres, littéralement submergé par des pensées et des raisonnements dont vous n’auriez jamais imaginé le développement possible.

La barrière entre le soi et ce qui vous entoure s’évapore peu à peu sans que vous ne puissiez résister. Dans Les Paradis artificiels, bien qu’il y soit question de préparation au haschisch, Baudelaire décrit ce phénomène avec une brillante finesse: «Il arrive quelquefois que la personnalité disparaît et que l’objectivité, qui est le propre des poètes panthéistes, se développe en vous si anormalement, que la contemplation des objets extérieurs vous fait oublier votre propre existence, et que vous vous confondez bientôt avec eux.» Car oui, votre esprit se fond avec votre environnement, vous vous sentez nu et dépourvu des habituelles frontières mentales qui protègent l’intimité de votre pensée. Vous avez cette curieuse impression que vos amis peuvent lire dans votre tête et que vous pouvez lire dans la leur. Et, d’une certaine manière, c’est bien le cas. Car la communication non-verbale vous trahit, votre visage tendu ou déformé par votre rictus dévoile toutes vos émotions à l’esprit suraiguisé de vos partenaires de voyage.

Ces états d’ultra-sensibilité amènent par ailleurs souvent à des situations cocasses, si ce n’est parfaitement ridicules, lorsque trop de personnes sont réunies dans un espace insuffisant pour contenir cet enflement démesuré des psychismes. Les pensées de chacun semblent physiquement s’entrechoquer dans les airs. Les paroles se font plus rares, calculées, pesées pour ne pas heurter la sensibilité exacerbée de chacun. Car une simple phrase mal interprétée peut emmener tout le groupe soit dans un fou rire incontrôlé, soit, moins heureux, dans un état de malaise irrationnel et excessivement pesant. La meilleure chose à faire est alors de retourner à l’extérieur.

Mona Lisa avec l’effet DeepDream en utilisant le réseau VGG16 entraîné sur ImageNet

Le soulagement que procure l’air frais du dehors sur votre psychisme est instantané. Vous décidez à ce moment-là de laisser votre esprit voguer au gré de la magie qui vous environne. Car au point où vous en êtes, votre environnement n’est plus théâtral, mais bien magique. Votre vision du monde redevient celle des mystiques de l’aube de l’humanité. A la manière d’un animiste, vous percevez l’Esprit derrière chaque chose. Tout ce qui vous entoure se revêt d’un sens plus profond et s’enracine dans une réalité infiniment plus vaste, mais également bien plus intime, que celle à laquelle vous étiez habituée. Cet état, probablement le plus extatique et jouissif pour l’esprit porté par la recherche intellectuelle, vous fait ressentir avec certitude que chaque phénomène est orienté en vue d’une fin et que celle-ci s’insère en un tout parfaitement organisé. Mais, encore une fois, il s’agit d’une sensation qui vous envahit plus que d’une conclusion intellectuelle. C’est à la fois exaltant et frustrant, car cette compréhension quasi omnisciente du monde est à bout touchant, sans pourtant que votre cerveau rationnel vous permette de la saisir. Car – précisons-le encore – vous n’êtes pas dans un état rationnel, mais dans un état poétique exacerbé où pensées métaphoriques et analogiques se tissent et s’enchaînent avec une facilité et une évidence déconcertantes.

Vous commencez à peine à vous habituer à ce mode de pensée mystico-poétique lorsque, au détour d’un regard, vous surprenez le mur de la maison d’en face en train de respirer. Un bref coup d’œil à votre main, dont les crêtes et sillons se meuvent et se confondent, vous confirmera que vos sens sont maintenant altérés par votre esprit. Loin des hallucinations explosives en couleurs que procurent la mescaline ou les excès de MDMA, celles-ci surgissent avec une subtilité telle que l’artifice paraît naturel.

Mais la confusion n’est pas que visuelle, les unes après les autres, toutes les distinctions qui organisaient votre perception de la réalité sautent: le passé et le présent; l’ici et l’au-delà; le son et la lumière; le vivant et l’inerte; et finalement, le moi et l’environnement. Ce stade est critique. Si vous prenez peur ou tentez de résister à cette petite goutte, qui s’est transformée en vague scélérate dans votre esprit, vous risquez de sombrer dans ce qui est appelé avec beaucoup trop de légèreté un bad trip. Un mauvais voyage? Quiconque l’a sérieusement vécu une fois peut attester que si c’est un voyage, c’en est un au huitième cercle de l’Enfer de Dante, dont une fosse est réservée aux apprentis-sorciers et aux devins auxquels vous avez cru pouvoir jouer. La métaphore n’est pas ici que littéraire, mais psychologique, car il y a quelque chose de proprement infernal dans le fait d’être perdu et isolé dans son propre psychisme, coincé dans une déformation du réel qui, inversion de la félicité initialement recherchée, ne laisse apparaître que la laideur, le mal et le mensonge. Il ne vous reste plus qu’à attendre que le maléfice passe avec cette peur constante de «resté perché» et une notion du temps qui peut transformer cinq minutes en plusieurs heures. Bien du courage…

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Mais heureusement, cette fois, les conditions sont réunies et vous laissez votre Moi se faire emporter, ou dissoudre, avec résignation. Vous remarquez que les fleurs, dans le jardin du voisin, ne sont pas seulement en train de bouger, mais de revivre leur cycle de vie: de la graine à la floraison! Est-ce le passé ou le présent? ! Le temps existe-t-il seulement? Est-ce la puissance de la fleur qui s’actualise devant mes yeux? Dans votre tête, c’est la déferlante. Les questions et réflexions se bousculent, rebondissent et font ressurgir toutes vos lectures de la semaine pour les tricoter dans des schémas explicatifs dont vous n’aurez jamais l’opportunité de vérifier la validité.

De retour dans votre appartement, vous réfléchissez encore à cette prodigieuse hallucination que, déjà, une autre chose attire votre attention par son comportement inhabituel. Le tableau accroché sur le mur du salon vous appelle. La scène qu’il illustre s’est activée. Les arbres frissonnent sous un vent imaginaire, les nuages gonflent et se déforment et l’eau renvoie de petits reflets de lumière. L’immersion est telle que, dans un éclair de fulgurance, vous avez soudainement l’impression d’avoir parfaitement compris l’intention et la pensée de son auteur.

Cette redécouverte de votre environnement quotidien vous fait en définitive retourner à l’état d’émerveillement constant propre aux jeunes enfants. Tout redevient propice à exciter votre curiosité, car tout redevient fantastique. Et là, petit à petit, vous vous rendez compte que la réalité telle que vous la définissiez depuis toujours s’est dissipée pour faire place à quelque chose d’immensément plus profond… avec tout ce que comporte d’effrayant et de mystérieux la profondeur. Bienvenue dans les méandres infinis du psychisme humain, tâchez de ne pas vous y perdre!

***

Il serait encore tentant de vous décrire toutes sortes de situations, de raisonnements ou de perceptions qui sont propres à cet état ultra-poétique, mais les mots ont leurs limites et ne peuvent en aucun cas décrire toute la folle sagesse – si j’ose cet oxymore – que même l’esprit peine à saisir lorsqu’il y est plongé. En revanche, il est essentiel, après une description si alléchante, de décrire aussi les effets pervers que cet état amène avec lui.

L’un des plus courants est l’addiction à la substance. Mais attention, il n’est pas question ici d’une addiction physique ou même psychique. Elle est d’ordre purement spirituel. L’homme qui a goûté à cet état ultra-poétique sans prendre le recul nécessaire sur ce dernier risque de tomber dans un piège classique: celui de considérer la substance comme magique alors qu’elle ne fait, finalement, qu’exacerber votre perception. En réalité, ce qui est magique se trouve autour de vous et dans votre esprit, et non dans la substance elle-même. Cette distinction peut paraître anodine pour certains, mais elle est pourtant d’une importance cruciale pour celui qui, mû par son goût de l’infini, recherche désespérément dans les drogues ce qui, en fait, l’entoure depuis toujours.

© Pixabay

En outre, comme l’expression de Baudelaire l’indique, il y a quelque chose d’excessif en soi dans cet état. Ce n’est pas un hasard si notre cerveau, dans son état d’équilibre, trie et réduit naturellement les stimuli que nous bombarde notre environnement. Modifier l’ouverture de ce diaphragme peut avoir des conséquences dramatiques. Tout comme un excès de lumière peut endommager la rétine de notre œil, un excès de stimuli peut endommager notre psychisme. Le risque est d’autant plus élevé avec un esprit déjà légèrement déséquilibré ou, en termes médicaux, ayant des prédispositions à la schizophrénie. Dans cette situation, la consommation de substances psychoactives peut avoir des conséquences dramatiques dès la toute première utilisation.

Finalement, la modification d’un état d’équilibre implique, de facto, la nécessité d’un rééquilibrage. Un problème récurrent, particulièrement chez les jeunes chercheurs d’infini, est la consommation trop régulière de ces substances. Sans s’en rendre compte, au fil de leurs voyages répétés, ces derniers parviennent de moins en moins à se réancrer dans la réalité quotidienne et partagée. Car il convient de préciser que, si les psychoactifs sont connus pour agir sur la perception, ils agissent également sur la capacité d’interprétation du réel. De là adviennent les hallucinations qui ne sont que débordement de la capacité interprétative sur la capacité perceptive. Déconnectés du réel, mais gonflés d’orgueil, car se croyant éveillés par rapport à la masse, ces chamans en herbe finissent bien souvent par provoquer leur marginalisation et, in fine, leur internement en psychiatrie.

D. V.

«Que les gens du monde et les ignorants, curieux de connaître des jouissances exceptionnelles, sachent donc bien qu’ils ne trouveront dans le haschich rien de miraculeux, absolument rien que le naturel excessif.»

Baudelaire, Les Paradis artificiels
Vous venez de lire un témoignage tiré de notre dossier DROGUE, paru dans notre édition papier (Le Regard Libre N°99).

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