Quelques mots sur l’aide au suicide

Le Regard Libre N° 15 – Sébastien Oreiller

Les hôpitaux valaisans voudraient introduire l’aide au suicide dans leur enceinte. L’idée fait grand bruit. Déjà, les politiques réagissent, l’évêque donne son avis, le Grand Conseil est appelé à se prononcer. Dans l’opinion publique, le monde se divise à nouveau entre les forces du bien et celles du mal, suivant que l’on soit pour ou contre. Comme souvent, le risque est grand que le pathos ne prenne le pas sur la réflexion sérieuse, courbant l’échine sous la pression de l’inflation juridique.

On s’inquiète, à juste titre, de la composition de la commission d’éthique. Je m’inquiète déjà de sa seule existence. En dehors du fait que je n’aime guère cristalliser l’éthique dans les mains de certaines personnes, comme une denrée rare dont on aurait le monopole, je trouve assez étonnant, si ce n’est risible, de proclamer tout haut l’aide au suicide comme un droit, puis de la soumettre à l’approbation de quiconque. Ou l’acte est mauvais, ou il est bon. Il n’est pas bon ou mauvais suivant ce qu’en pense la commission d’éthique. Plus grave encore, il s’agit ici de se décharger de sa responsabilité morale en repassant la patate chaude à des « experts », tout en se justifiant aux yeux de soi-même et de la société. Assez lâche, donc, pour un citoyen libre et responsable.

Deuxième interrogation : est-ce vraiment le rôle de l’Etat de s’occuper de ce genre de problèmes ? L’Etat me donne le droit de naître, d’aller à l’école, de travailler toute ma vie, le devoir de payer des impôts, puis, une fois que je suis devenu inutile, il me concède généreusement le droit de mourir. Plus que jamais, voici l’Etat Providence, c’est le cas de le dire ! Jusqu’ici, la dignité a poussé à faire de l’instant de la mort une affaire privée, familiale, elle devient maintenant une affaire publique, comme en a témoigné le reportage de la TSR en son temps. Peut-être ne sommes-nous pas si différents de nos aïeux, qui se détendaient en regardant une exécution sur la grand’place. Jadis, la joie de la décapitation publique, aujourd’hui celle de l’agonie spectacle !

La dignité de cet acte, telle qu’elle a été justement présentée par les médias, me laisse perplexe. L’heure n’est plus aux Lucrèce, aux Caton d’Utique, morts pour la vertu et l’honneur, mais plutôt aux Sénèque, à qui un empereur cruel – il peut s’agir de la pression sociale, de la solitude, des coûts même, qui sait ? – donne l’ordre de s’ouvrir les veines, dans son bain. La question de la souffrance, comme l’évêque la présente, me semble dans l’immédiat assez secondaire. Avant tout, c’est la peur de l’être humain-objet, l’être humain de consommation, qui me hante ; celle d’une vie de robots, aseptisée, où les hôpitaux deviennent des hangars à machines défectueuses, qu’on s’empresse de démonter et de recycler.

Toutefois, ce qui m’inquiète le plus, c’est la légèreté avec laquelle le débat est abordé. Comme tous les sujets de société récents, la thématique est annoncée sous la couleur du progrès, plutôt que de réfléchir à l’acte en soi. Encore faut-il que les politiciens soient capables de trancher un pareil dilemme, ce que je ne n’aurais pas la prétention de faire. Ce que je trouve indispensable, en revanche, c’est de ne pas agir dans la précipitation, sous l’influence des autres cantons, voire des autres pays. Dans un monde si rapide, peut-être ne serait-il pas vain de se laisser encore quelques années de réflexion. La situation n’est pas si pressante.

Écrire à l’auteur : sebastien.oreiller@netplus.ch

Crédit photo : © static.panoramio.com

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