«Belladone»: subir, apprendre, puis grandir

Les bouquins du mardi – Anaïs Sierro

Après un travail de maturité sur la belladone et son intrigante dualité: soigner ou tuer, le titre de ce livre m’a attirée. Les effets de l’atropine, sa substance active, je les connais. Théoriquement. Mais voilà qu’Hervé Bougel me proposait, à travers ce titre simple, mais équivoque, de les connaître humainement. Des effets sur un entourage, subis par et à travers les yeux d’un enfant, l’auteur. Un auteur, d’ailleurs, méconnu du grand public.

Autodidacte et sans «diplômes», le jeune Hervé Bougel s’est formé par la suite tant professionnellement que personnellement. Educateur socio-culturel, bibliothécaire et formateur, ces diplômes se sont amenés à lui plus tardivement. En revanche, l’écriture l’a toujours suivi. Auteur à ce jour de plusieurs recueils de poésie et de chroniques, puis fondateur des éditions de poésie contemporaine Pré#Carré, il signe avec Belladone, non pas son premier roman, mais le premier aux accents autobiographiques. L’enfance d’Hervé Bougel, pour ce dont on a connaissance, semble avoir été très proche de celle du personnage principal, anonyme. Un signe de pudeur? L’hypothèse nous apparait tangible.

Belle dame, cette illusion

Soyons honnête, la lecture de ce livre n’est pas une ballade de santé, les oiseaux chantants, près des champs fleurissants du printemps. Tout est annoncé dans le titre: la peur, l’abus, l’agonie et surtout la mort. Aucune surprise donc, mais une claque, même prévenus.

Hervé Bougel nous conte une semaine de l’enfance d’un pré-ado, une seule. Peut-être celle qui résume tout, qui raconte tout. Certainement, celle qui avoue tout. Car le jeune enfant a beaucoup appris. A «connaître la vie», mais surtout à se taire. Alors ce livre sonne comme la délivrance, l’aveu, la parole déliée, celle-là même si souvent refoulée par obligation. L’aveu d’un enfant devenu adulte, mais où le précédent hurle encore de ses indigestions.

Je savais que tout était vrai, mais je ne pouvais rien dire. Je ne savais pas le dire. Je ne savais pas comment le dire. Je m’en voulais de ne pas parler, mais j’avais peur, j’avais peur de mon frère, j’avais peur de parler. J’avais peur de ma mère, des gifles de ma mère. Pas de celles qu’elle pourrait me donner, mais de ce que c’était que ces gifles. C’étaient des gifles pour tuer les mots.

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Poison actif

Oui, car le poison est factuel. L’abus d’alcool et des cachets de belladone du père, la maladie psychique de la mère, les crimes du boucher derrière le mur de la cuisine, la colère du frère ou la détresse silencieuse de la sœur. Il est là, bien présent, omniprésent. Il pénètre les corps, les esprits. Il les ronge et en prend peu à peu entière possession. Il domine et agit. Il amène le père aux nombreuses tentatives de suicides, la mère à l’apathie destructrice, le frère à la violence et la sœur au mutisme mortel. Rien ne peut contrer tel poison, lorsque la victime n’a force que de l’accepter. Accepter ses effets, ses ravages, accepter son emprise et son viol, accepter son issue. Unique et fatale issue: le poison de la vie qui l’asphyxie.

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Poison passif

Mais le poison est tout autant vil lorsqu’il est consommé passivement. Ce poison de l’héritage. Il est celui que l’on n’a pas le choix de gober, d’entendre, d’apprendre et d’accepter. Celui que l’on n’arrive pas à comprendre, celui que l’on souhaite ignorer, celui dont on a peur, celui qui hante nos jours et nos affreuses insomnies. Celui qui se trouve dans le sang des bêtes énuquées, dans le corps d’un père cadavéreux sur le canapé, dans les mots et phrases assassines d’une mère dépassée, dans les gestes d’un grand frère enragé et dans le silence morne d’une sœur atrophiée. Il est partout autour d’un enfant qui ne demande rien d’autre que de vivre, apprendre et grandir. Mais comment grandir sereinement lorsque l’on est instruit à l’empoisonnement? Comment se construire lorsque l’on doit lutter contre un parasite puissant? Comment être et demeurer simplement un enfant?

Notre père se suicide, nous en avons l’habitude, nous connaissons ses manies. L’hiver passé, il était en maison de repos. Un samedi, il est rentré à la maison le poignet gauche bandé. Il avait tenté de s’ouvrir les veines sous la douche. Ça va plus vite avec de l’eau chaude, a expliqué notre mère, ça active la circulation du sang.

Il y a des livres qui éduquent, d’autres qui divertissent, certains qui attristent et d’autres qui claquent. Belladone fait partie de la dernière catégorie. Rien de nouveau à sa lecture: le titre raconte tout. Mais c’est la conscience d’une existence qui touche. Une autre réalité ou le souvenir des parts de la sienne, mais une réalité qui nous quitte indéniablement avec ces mots: subir et apprendre, apprendre à subir… dites-moi seulement ensuite comment grandir, comment continuer à vivre?

Je me suis souvenu qu’elle avait désiré ma mort, avant même l’heure de ma naissance : J’ai tout fait pour me débarrasser de toi ! J’ai tout essayé pour te faire passer, mais tu tenais ! Tu étais bien accroché ! Moi, j’étais fier d’avoir résisté, d’avoir tenu, d’être là, en vie.

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Crédit Photo: Briana Swank – Pexels

Hervé Bougel
Belladone
Editions Buchet-Chastel
2021
138 pages

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