Entrer à Kaboul sur des cerfs-volants

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

Dans Les cerfs-volants de Kaboul, la vie et la tragédie d’Amir, un petit garçon issu d’une famille bourgeoise de Kaboul, représentent une éclairante allégorie de la guerre d’Afghanistan. Mais ne vous méprenez pas, il serait totalement exagéré d’appeler cela un livre politique. Nous avons bien affaire à un roman scénarisé avec soin et qui peut se lire – en témoigne son succès – sur une chaise longue. En somme, un agréable bouquin tout public. Son intérêt profond? Il pourrait bien réveiller chez les personnes qui le lisent quelques volets d’intérêts concernant une histoire géopolitique qui n’est pas terminée et dans laquelle l’Occident est toujours empêtré.

Amir, le personnage principal, est un petit garçon rêveur de l’ethnie pachtoune, majoritaire en Afghanistan. Il joue toute la journée avec Hassan, le fils du domestique, un Hazara – une ethnie minoritaire persécutée. Amir est un poète, ce qui lui vaudra quelques regards de dédain de son père. Celui-ci aurait préféré un fils droit et courageux comme Hassan, qui manie le lance-pierre avec brio. Une concurrence entre les deux garçons pour plaire à ce père, un personnage qui vaut le détour.

Au volant de sa Ford Mustang dans les rues de Kaboul, il abhorre la religion. «Je pisse à la barbe de ces singes imbus de leur dévotion», déclare-t-il un jour en se servant un whisky. Il est le reflet d’un Afghanistan que l’on pourrait appeler «progressiste». L’Afghanistan d’avant la Première Guerre, un Afghanistan qui attirait les hippies européens, un Afghanistan riche et fier. Mais également un Afghanistan qui oubliera de nombreuses parties du pays, plus traditionalistes. Un Afghanistan où bouillonne une insatisfaction grandissante au début des années septante. 

Des cerfs-volants à la guerre

Très rapidement, l’auteur, Khaled Hosseini, nous fait comprendre qu’un événement majeur, bouleversant pour Amir, va survenir. Cet hiver 1975 marque effectivement sa vie à jamais. Des enfants vont commettre un acte des plus cruels après une bataille de cerfs-volants. Et Amir devra vivre avec ce souvenir sans savoir comment se racheter. «Se racheter», un mot qui apparaît très tôt dans le livre.

Cette horreur vécue, l’auteur la place en parallèle étroit avec une succession d’événements politiques qui ont mené à la guerre en 1979, soit le renversement du roi Mohammad Zaher Shah par son cousin et ancien Premier Ministre Mohammad Daoud Khan, qui instaure la république avec l’aide des Soviétiques. Avant que la première révolte islamique n’éclate et que le régime ne soit à nouveau ébranlé, faisant basculer le pays dans une guerre entre moudjahidines (soutenus par les USA) et communistes (soutenus par l’URSS). La tragédie du pays est ainsi représentée par celle vécue par Amir au plus profond de ses entrailles. Un parfait exemple de récit usant d’un destin individuel comme métaphore d’une problématique plus globale.

Cette guerre, le garçon devenu jeune homme et son père vont devoir la fuir. «Pour moi, les Etats-Unis représentaient un pays où enterrer mes souvenirs», espère Amir. Ce sera évidemment complètement illusoire.

Un monstre de culpabilité

Lorsqu’un sentiment parcourt l’entier d’un ouvrage, il n’est plus exagéré de le considérer comme un personnage. C’est le cas ici avec la culpabilité. Amir traîne le poids de ne pas avoir pu aider son ami Hassan au moment où il en aurait eu le plus besoin. «[Hassan] se trompait. Il y avait bien un monstre, qui l’avait saisi par les chevilles pour l’entrainer vers les noires profondeurs du lac. Moi. Ce fut cette nuit-là que je devins insomniaque.» Amir, un monstre qui pleure d’avoir été lâche en tant qu’enfant; un adulte qui se morfond d’avoir été en sécurité aux Etats-Unis quand ses serviteurs et amis se faisaient massacrer; un humain désemparé qui regrette d’avoir fermé les yeux lorsque des actes terribles se déroulaient en face de lui.

Pour se laver de la culpabilité, Amir devra donc retourner en Afghanistan. D’un point de vue historique, à ce moment du récit le régime communiste a été renversé et les soldats soviétiques s’en vont (en 1989). Les «gagnants», c’est-à-dire les moudjahidines, se livrent alors à une lutte interne et assassine. Le pays tombe dans une guerre civile.

Superman à Hollywood

C’est à cet instant, lorsqu’Amir retourne en Afghanistan, que le roman perd certainement de sa subtilité. D’un antihéros, miroir de la fragilité de l’humanité en période de guerre, Amir devient un superhéros à l’américaine. Peut-être a-t-on voulu filer la métaphore jusqu’à son paroxysme: Amir, touchant le sol de la Californie, devient ce que l’Amérique a toujours tenté d’être: une sauveuse de l’Afghanistan; oubliant que nul pays n’a de super-pouvoirs, même face à «l’axe du mal».

Conséquence, après qu’Amir a laissé commettre des actes terribles dans son pays d’origine, tout comme l’Amérique a financé des massacres à l’autre bout du monde, il revient, au lendemain du 11 septembre 2001, pour laver ses péchés. Il retrouve alors un Kaboul dévasté par les talibans. Des combattants de la foi tout d’abord néanmoins accueillis à bras ouverts par les Afghans, comme l’explique un vieil ami d’Amir.

«Quand les talibans ont débarqué et ont repoussé l’Alliance (ndlr: les moudjahidines) hors de Kaboul, j’ai dansé dans cette rue, me confessa Rahim khan. Et, crois-moi, je n’étais pas le seul. Dans les quartiers de Chaman et Deh-Mazang, les gens se réjouissaient et sortaient de chez eux pour les accueillir, ils escaladaient leurs tanks et se prenaient en photo à leurs côtés. Tous étaient si fatigués des combats incessants, des missiles, des coups de feu, des explosions. Ils en avaient plus qu’assez de Gulbuddin et de ses hommes qui tiraient sur tout ce qui bougeait. L’Alliance a causé plus de dégâts à Kaboul que le Shorawi (ndlr: les Soviétiques).»

Des méchants et des gentils

Mais c’est bien contre un taliban qu’Amir va se battre pour soigner sa mauvaise conscience. Un taliban à moitié allemand, à moitié afghan, qui porte certes des lunettes à la John Lennon, mais surtout un taliban qui loue l’idéologie d’Hitler. Probablement une manière de souligner qu’il y a des gentils et des méchants dans toute cette histoire.

Les cerfs-volants de Kaboul est bel et bien un livre qui tente de montrer la complexité du monde. Son dénouement doux-amer en témoigne. Il ne résiste pourtant pas à tomber dans certains clichés. Et c’est cela qui ne fait pas de ce roman un texte engagé ou politique, mais bien un conte grand public. Il reste dans tous les cas une belle porte d’entrée dans cette histoire afghane. Et les personnes qui auront tourné les dernières pages du bouquin pourraient bien être tentées de dépasser le hall d’entrée pour en savoir plus. On ne peut que les y encourager.

Ecrire à l’auteure: daramsauer@gmail.com

Crédit photo: © Wikimedia Commons/U.S. Department of Defense Current Photos

Khaled Hosseini
Les cerfs-volants de Kaboul
Traduction de Valérie Bourgeois
Editions Belfond
2005
383 pages

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