Le vaccin contre le Covid-19 s’appelle «Petite»

Les bouquins du mardi – Anaïs Sierro

Si vous pensiez lire un article médico-pharmaceutique sur un potentiel vaccin contre le Covid-19, passez votre chemin. Il s’agit bien de la critique du récit de voyage de Sarah Gysler, Petite. Et si l’on imaginait trouver la thématique de l’enfance ou de ce fameux «enfant intérieur» en thème majeur de ce voyage, c’est plus ou moins loupé, sauf sur la première moitié de ce livre.

Alors en fait, elle en parle beaucoup, mais pas comme on l’entend… C’est donc un récit de voyage, qui est finalement plutôt un récit de vie, le voyage ayant une place seconde, une place thérapeutique. Une jeune Lausannoise, donc, hors cadre, un peu paumée dans sa vie, qui décide de partir là où son doigt sur une mappemonde l’a indiqué. Le tout, sac à dos et sans un sous. Tout semble banal, voire ennuyeux, tant cela ressemble à toutes les histoires de burn-out de notre siècle. On quitte tout, on fait du stop et on en revient vidé et riche en même temps. D’ailleurs, je vous le donne en mille: c’est exactement ça, rien de nouveau. Sauf peut-être cette piqûre de rappel, ce vaccin qui m’a beaucoup aidée en cette période «post-confinement» dans ce «si beau-tout-joyeux-et-merveilleux monde d’après».

«Algérienne en Suisse, Suissesse en Algérie, éternelle étrangère. J’ai le sentiment qu’une partie de moi m’échappe. De ne pas avoir d’identité complète. Alors, j’ai appris à croire en une fraternisation au sens large: il m’est devenu plus essentiel de partager une époque qu’une nation. C’est sans doute grâce à mon métissage que, plus tard, j’ai choisi la route.»

Alors oui, effectivement, Sarah – je l’appelle par son prénom tant elle nous paraît être une bonne copine après trois lignes – nous parle d’elle «petite». De ses origines, de ses conflits familiaux, de son sentiment d’être différente, de son hypersensibilité, de ses amours et de son début de vie d’adulte complètement «raté» selon ce qu’en penserait la société. On s’y attache rapidement (surtout quand la thématique d’être étrangère à ce monde résonne en nous aussi fort), on adore ses points de vue critiques et justes sur le système scolaire ou sur les conseillers en orientation, on rit à quelques-unes de ses notes d’autodérision, et ce sur la moitié de ce récit. Mais alors, on reste un peu sur notre faim… Quand est-ce que ce fichu voyage va-t-il être entrepris?

«C’est une grande chance que d’être instruit. Je me demande donc où ça a foiré. A quel moment ce lieu, supposé produire de la culture, s’est-il transformé en abattoir de l’âme, en faucheuse de spontanéité? Probablement depuis que l’on voit l’enfant en futur employé, au lieu de le considérer comme un être à guider.»

Alors arrive «l’accident», comme elle le nomme. Une expérience particulière pour une relation particulière et une prise de conscience qui l’est tout autant. On comprend à ce moment-là que la vie de Sarah est bouleversée. Et ce, pour toujours.

«Un jour ça a débordé pour moi. Il ne s’est rien passé de particulier, c’était juste trop. Arrivé à saturation, point de non-retour. J’ai donné mon congé sans prévenir personne. En un éclair, comme ça. C’était le 28 août 2012, j’avais dix-huit ans et cinq jours, et pour la première fois de ma vie, je prenais une décision seule. […] j’ai tourné les talons, je suis partie. C’était ça ou mourir. J’ignore encore aujourd’hui d’où m’est venu cet ultime élan, cet instinct de survie. Je sais seulement que je n’ai jamais rien fait d’aussi extraordinaire.»

Elément amusant, je n’ai jamais trop apprécié les récits de voyage et c’est par challenge que j’ai embarqué le livre de Sarah Gysler sur l’étagère de ma librairie dernièrement. Je me suis donc plu à faire partie du bagage de cette jeune Suissesse, finalement très proche de nous. Elle s’adresse d’ailleurs très souvent au lecteur, ce qui crée une proximité et une familiarité marquantes. Or, encore aujourd’hui, je ne sais pas si j’apprécie ou pas ces interactions. Je crois que ce que j’aime dans le récit de voyage, c’est de voyager dans l’univers de son auteur, voyager dans un pays, mais surtout dans les mots, les émotions et les ressentis que ce voyageur a écrits pour lui, en souvenir. Là, on comprend clairement que l’écriture est postérieure et que les ressentis sont moindres à côté de la simple exposition des faits et des étapes. On se retrouve donc face à l’exposé d’un voyage, face à un compte rendu avec ses faits et ses aspects moralisateurs. Dommage… 

«Le fait d’avoir besoin d’aide m’a forcée à aller vers les autres. Moi qui habituellement vacille entre la timidité et la sauvagerie, j’ai dû aborder des inconnus, leur accorder ma confiance, prendre soin de la leur. Au début, cela me paraissait insurmontable. Puis j’ai apprivoisé ces sentiments, j’en ai fait ma seconde nature. […] La majorité des gens aiment rencontrer, donner, partager, et ceux-là sont souvent les plus épanouis. On oublie derrière nos écrans que l’humain est avant tout un animal social. Les vagabonds ont pour mission de nous le rappeler.»

Mais alors, dans cette période de post-confinement où nombre de gens nous avait fait miroiter que «le monde d’après» serait plus respectueux de la nature, des hommes, qu’il serait plus serein et qu’un retour à l’essentiel allait être inévitable et que – il faut se le dire – nous n’y sommes pas du tout, mais alors pas du tout, Petite m’est apparu comme une «petite» pépite de foi en l’humanité. Cette humanité dans laquelle j’avais perdu tout espoir en la voyant réagir face au déconfinement (je ne m’exclus pas du lot), cette humanité qui ne semblait penser qu’à son petit nombril et à ses propres intérêts, cette humanité qui m’avait tant de fois déçue… eh bien, c’est cette amie de passage, de quelque 170 pages, qui m’a ouvert les yeux sur une réalité.

A force de s’en méfier, nous lui fermons la porte et lui ôtons toute possibilité de nous prouver sa bienveillance et sa générosité. L’humanité est belle, à condition de s’y ouvrir et d’entrer en communication avec elle. 

«La gratitude et la générosité rendent heureux.»

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Sarah Gysler
Petite
Editions des Equateurs
2018
182 pages

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