Quand Tarantino a fait revenir Morricone au western


En hommage à Ennio Morricone, décédé la nuit dernière, nous publions en primeur cet article issu du dossier spécial «Tarantino à paraître la semaine prochaine dans notre numéro de juillet et écrit il y a quelques jours.


Le Regard Libre N° 64 – Jonas Follonier

Si nous acceptons comme point de départ que dans le grand cinéma, une musique de film résume l’essentiel du film en question, et qu’avec Tarantino, nous avons affaire à du grand cinéma, alors permettons-nous d’admirer ensemble Django Unchained (2012) et Les Huit Salopards (2014) à la lumière du plus grand coup de maître de Quentin Tarantino: celui d’avoir fait revenir le compositeur Ennio Morricone à la musique de western après plus de trente ans. Récit.

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Ennio Morricone, c’est le compositeur de génie à la base des musiques devenues cultes des films de Sergio Leone. Ce réalisateur emblématique du mouvement italien du western spaghetti connaissait Morricone depuis les bancs d’école, où ils étaient camarades. L’un est indissociable de l’autre, et l’âge d’or de leur collaboration se situe à la fin des années soixante et au début des années septante. Tout cela, donc, ça remonte, et il s’avère qu’Ennio Morricone n’avait plus jamais composé de musique pour des films de western depuis On m’appelle Malabar (1981). En 2012 sort Django Unchained de Tarantino, et c’est à bien des égards le retour d’une époque.

Django Unchained

D’abord, Django Unchained fait partie de ce que Tarantino conçoit comme une trilogie politico-historique consacrée à la thématique de l’oppression, commençant avec Inglourious Basterds (2009) et se concluant avec Les Huit Salopards (2015). Or, la «trilogie du dollar» de Sergio Leone – ainsi nommée postérieurement pour des raisons promotionnelles – compte parmi les films les plus fameux du western spaghetti, films dont la musique est composée par Ennio Morricone. C’est même plus que ça: une grande partie de la bande originale de Le bon, la brute et le truand a été composée avant le tournage et Leone a ainsi pu la faire interpréter sur le plateau, ce qui a fortement influencé le jeu des acteurs. Or, Django Unchained se veut être un hommage au western spaghetti, et plus spécifiquement Django de Sergio Corbucci et Le bon, la brute et le truand de Sergio Leone.

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Et justement, quand on s’intéresse à la bande-son, qui se compose à la fois de reprises de musiques de films et de titres inédits, on trouve deux morceaux de Morricone qui étaient présents dans le western spaghetti Sierra torride (1970) de Don Siegel, l’aride The Braying Mule et l’apaisant Sister Sara’s Theme, mais aussi un morceau tiré du Django de Sergio Corbucci lui-même, Un Monumento. Et quel morceau! Sollicité par Tarantino pour un moment très important de l’intrigue, où se mêlent des émotions contradictoires de crainte, de désespoir, de bonheur, de satisfaction et de fierté, Un Monumento figure parmi les meilleures compositions du Maestro Ennio Morricone, bien que ce ne soit pas l’une des plus connues de son répertoire. Ce titre compte sur une mélodie portée par la trompette, l’instrument fétiche du compositeur, et sur une envolée lyrique où la virtuosité de la voix féminine épouse à merveille le récit de Tarantino.

Mais ce qu’il y a de plus notable, dans ce contexte de remise à l’honneur du western spaghetti, c’est qu’Ennio Morricone se remet à la composition pour un film de western, chose qu’il n’avait plus faite depuis trois décennies. Sa contribution se résume à une magnifique chanson, Ancora qui, interprétée par Elisa Toffoli. Sobre au niveau de l’orchestration, la chanson est soutenue en grande partie par la chanteuse, à la voix puissante, mais mélancolique. Et cela marque le début d’une collaboration entre Tarantino et Morricone, qui voit sa véritable concrétisation avec Les Huit Salopards, film pour lequel Morricone écrit toute la musique originale.

Les Huit Salopards

L’ambiance musicale – et donc cinématographique, allions-nous écrire – y est beaucoup moins romantique. Même pas du tout. C’est en fait une atmosphère sur mesure que le compositeur arrive à créer pour le réalisateur: celle d’un western noir en  huis clos, entouré d’un environnement blanc et glacial. Le thème principal est présenté en grande pompe à l’ouverture du film, quand  l’écran présente un crucifix sous la neige. Basson, cordes et cuivres composent ce qui n’est pas même une mélodie, mais un murmure lugubre, qui colle à la perfection au prologue et annonce la violence à venir. Le thème sera repris sous diverses variations par la suite.

En 2016, Ennio Morricone décroche l’Oscar de la meilleure musique de film. Pour Quentin Tarantino, comme il l’explique dans la pochette du CD, la véritable récompense est d’avoir pu travailler avec son compositeur préféré. Cette bande originale est «le résultat final d’un rêve devenu réalité.»

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © 2015 The Weinstein Company

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