«L’Ecole des femmes», le buzz moderne d’un homme «éclairé»

Les bouquins du mardi – La rétrospective – Anais Sierro

A quoi bon commenter la forme de ses vers,
Aux classiques et impeccables applications?
Concentrons-nous donc ici, rien que sur son fond,
Parcourons-en les sens et ses secrets revers.

Et si mes alexandrins n’en sont pas, il est quasiment impossible pour l’esprit, qui a lu une pièce de théâtre classique, de se débarrasser de l’automatisme de cette règle de pieds. Mais alors que par cette introduction j’en expose la forme, cette critique n’en demeurera que tournée vers ce que fait de cette pièce de Molière, une pièce moderne: voici Arnolphe, en charge de l’éducation d’Agnès, afin de la marier sotte et bonne ménagère et voilà Horace, épris d’Agnès, qui se dispute inconsciemment le coeur de son aimée.

Je me suis donc demandée comment parler d’un classique sans paraphraser tous les articles et autres leçons pour le BAC que l’on trouve sur internet. Peut-être en lâchant le matos scolaire et en se penchant sur la clairvoyance d’un dramaturge, précurseur des Lumières…

«Je prétends que la mienne, en clarté peu sublime, 
Même ne sache pas ce que c’est qu’une rime:
[…]
En un mot, qu’elle soit d’une ignorance extrême:
Et c’est assez pour elle, à vous en bien parler,
De savoir prier Dieu, m’aimer, coudre, et filer.»

Quitter le scolaire, certes, mais pas entièrement. Comment ne pas parler de ce thème dont même le titre nous instruit? L’éducation des femmes au XVIIe siècle s’opposait à celle des hommes, savante et instruite. Eduquer une femme se résumait à ne rien lui apprendre d’autre que savoir tenir un ménage et surtout faire taire sa curiosité et sa soif de savoir. Un danger dans les yeux des hommes. Or, ici, bien qu’il nous présente à travers les mots de ses personnages masculins leurs horribles attentes quant à une femme sotte, Molière laisse planer une fragilité masculine évidente.

L’homme, à travers Arnolphe, par son contrôle sur l’éducation d’une femme (Agnès), semble penser pouvoir en décider également de son intégrité. Mais il en oublie que la femme, même sotte, n’en est pas moins semblable à un homme, dans ce qu’elle possède: un esprit et un coeur, voire davantage une spontanéité. Agnès, qui se revendique sotte, poursuit un amour, qui lui semble juste et salvateur.

Molière nous pose donc une autre question que celle d’un pouvoir féminin sur l’homme: l’instruction n’est-elle pas, parfois, une entrave à la spontanéité? Alors que dans un monde où l’homme instruit paraît montrer gage de liberté, la spontanéité d’un(e) sot(te) en vient disputer également son statut de promesse à cette même liberté. Que d’actualité.

«La femme est en effet le potage de l’homme;
Et, quand un homme voit d’autres hommes parfois
Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts, 
Il en montre aussitôt une colère extrême.»

Et dire que c’est Alain, le paysan, semble-t-il abruti dans les yeux d’Arnolphe, qui nous enseigne à travers son simple et imagé langage une telle leçon. Nous comprenons, ainsi, la forte réaction que beaucoup ont pu ressentir à la vision de la mise en scène de cette pièce. «O blasphème, ô immoralité!». Mais si Molière a dû y répondre – élégamment, il faut le dire – par deux autres pièces de théâtre, La Critique de l’Ecole des Femmes et L’Impromptu de Versailles, ne nous attardons pas ici sur les critique de mœurs, mais sur celles de cette modernité dont fait œuvre Molière.

Ce qui m’a particulièrement plu dans cette pièce est le détachement du théâtre classique dans une universalité des personnages. Je m’explique. D’abord des divinités, puis des caricatures d’hommes et femmes contemporains au dramaturges, les personnages demeuraient étiquetés d’une forte identité, soit divine, soit historique ou autre. Or, Molière nous présente des personnages dénués d’identité forte. Certes, ils possèdent des paroles, des actes et des réflexions fidèles à leur époque, mais ils n’en possèdent pas les traits de tel ou tel contemporains. Il ne caricature ni roi, ni homme de lettre; ni homme religieux, ni criminel, mais présente un homme lambda, une femme lambda et une histoire lambda qui parle d’une situation à dénoncer, à mettre en lumière ou encore à apprécier.

Et ça, chers lecteurs, ça s’appelle du théâtre moderne. Molière, ou un metteur en scène du XXIe siècle, attaché à la forme classique: voici ce que m’inspire L’Ecole des Femmes.

Alors que les féministes auraient lu ce texte dans l’axe de l’émancipation des femmes, les romantiques dans l’axe d’une ode à l’amour vrai et beau et les historiens dans l’axe des mœurs du XVIIe siècle, l’amatrice de théâtre en moi a préféré l’axe d’une modernité théâtrale criante. Et ce, plus de 350 ans avant ce qu’on appelle «le théâtre contemporain».

«Une femme d’esprit est un diable en intrigue; 
Et, dès que son caprice a prononcé tout bas
L’arrêt de notre honneur, il faut passer le pas.»

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Crédit photo: © François Boucher/Wikimedia Commons

Molière
L’Ecole des femmes
Gallimard
2013 [1662]
207 pages

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