«Flammes sur #Lesbos», le livre que l’on aurait voulu aimer

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

Il y a des bouquins qui, sur le papier, auraient tout pour plaire. C’est le cas de Flammes sur #Lesbos. Le concept de narration «roman-reportage» est original, le thème de la migration en Grèce mérite d’être mis en lumière et les probabilités d’enrichissement après lecture promettent d’être hautes. Et pourtant… on s’ennuie de bout en bout. Du moins, cela a été mon cas. A garder: les brillantes prises de position des différents personnages et l’analyse pertinente de la situation sur l’île de Lesbos. Pour le surplus, je rangerai cet ouvrage dans la case  «excellent reportage», mais malheureusement pas dans «roman».

Le livre s’étale sur cinq jours. Cinq jours pour nous faire comprendre la situation violente sur l’île de Lesbos. Cinq jours pour les journalistes du récit pour rendre leurs reportages. Cinq jours pour suivre Illias, Benjamin, Zoé et Eustis, les principaux personnages.

A la recherche de la bonne histoire

Illias est un jeune migrant venu de Côte d’Ivoire. Il a fait la route pendant douze mois avant de buter en Grèce. Au moment du récit, il est soupçonné d’avoir mis le feu dans le camp de réfugiés de Moria et est enfermé en prison. Il ne sait pas comment s’en sortir. Ses réflexions glaciales sur la situation sont éclairantes: «Un bon requérant, dans le fond, ça n’est pas bien différent d’un bon conteur. Il faut s’inspirer des griots, se faire poète, musicien, ensorceleur. Il ne faut pas seulement raconter les images, il faut faire surgir l’odeur des cadavres et le sarcasme des tueurs.» Cette vision froide et parfois à contre-courant sur les sujets sociétaux que présente l’auteur, Thomas Epitaux-Fallot, nous poursuit tout le long du livre.

De l’autre côté des barreaux de prison, il y a Benjamin. Il est journaliste et vient d’un pays du nord. C’est l’alter ego de l’auteur de ce roman-reportage. Il veut réaliser un bon sujet vidéo pour les médias francophones, mais surtout pour les réseaux sociaux, il veut «se faire les défenseurs des misérables alors forcément, les réfugiés sont du pain bénit». Il rencontre Illias et pense tenir sa bonne affaire. Savoir si le jeune Ivoirien a bel et bien mis le feu à des tentes, brûlant une partie du camp, ce sera le fil conducteur de l’histoire.

Les produits journalistiques, des saucissons?

Zoé est elle aussi journaliste. «La journaliste de droite», anti bien-pensance et anti «nouveau peuple» autoproclamé, tout le contraire de sa collègue Despina:

«Ses retweets ressemblent aux produits d’un catalogue du parfait progressiste: lutte contre l’homophobie; lutte contre le sexisme; lutte contre le fascisme… tout y passe: déprimant tellement c’est prévisible.» Toutes deux mènent un combat concurrentiel sur la vente de leur production en matière de migration sur l’île de Lesbos. Elles «règnent sur la quasi-totalité du marché».

Elles sont «comme deux seigneurs de guerre qui se jaugent à distance». L’espace médiatique est considéré comme un territoire à conquérir. Car ce livre, au-delà d’être une peinture de la migration, c’est surtout la représentation d’un monde médiatique pourri. Petit bijou, cette phrase résume bien la thèse de l’auteur: «Finalement […] les produits journalistiques ne sont pas tellement différents des saucissons. Pour qu’on les reconnaisse, il faut maintenir une certaine forme. Sinon, personne ne veut les gober.»

ONG, Union européenne et bourgeois en mal d’exotisme

On pourrait encore décrire le personnage de Carole, la responsable d’ONG lesbienne et méfiante ou Aïcha, la petite sœur réfugiée qui veut ouvrir un magasin de vêtement à Paris, mais nommons seulement une figure principale, la plus brillante peut-être: Eustis. Eustis Papadakis. Lui est maire de Lesbos. Un élu un peu débordé qui entretient des rapports houleux avec l’Union européenne, mais surtout un politicien que l’auteur a décidé de dépeindre avec des phrases-chocs à tout va. Pour Papadakis, ces camps de réfugiés sont évidemment une plaie pour son île. La politique globale qui les entoure est d’ailleurs à vomir, hypocrite.

Le financement de l’Union européenne est dépendant du jugement de commissaires qui peuvent suspendre des fonds pour sanctionner les États qui ne suivent pas les recommandations ou inversement, soutenir largement ceux qui «font des efforts». Il observe que la migration devient un business comme les autres: d’abord de la part des passeurs, évidemment, mais également de la part d’entreprises, somme toute, respectueuses; comme cette société française qui a décroché un contrat à quinze millions pour installer des containers dans un camp. Une information qui vaut une remarque cynique du maire: «après le nucléaire, la France a trouvé une nouvelle filière». Les ONG, elles aussi en prennent pour leur grade en matière de situation catastrophique dans les camps: «[…] sans tout ce merdier d’ONG, on n’en serait sûrement pas là», crache Papadakis.

Toujours à la recherche d’une bonne histoire

On le voit donc, les thèmes sont soigneusement traités, avec beaucoup de lucidité. Il ne s’agit pas d’un texte larmoyant sur la situation catastrophique en Grèce. Quelques passages démontrent même d’une analyse de l’actualité très poussée. Néanmoins, ce qu’il manque est indubitablement un fil rouge. Malgré cette ligne narrative de l’incendie – qui reste évidemment le nœud de l’intrigue – Flammes sur #Lesbos ressemble malheureusement plus à un enchaînement de témoignages recueillis durant un reportage journalistique fouillé qu’à un roman qui nous tient en haleine.

Tenter de montrer tous les points de vue, sans suivre un tant soit peu le regard d’une figure charismatique dessert l’ouvrage. Peut-être l’auteur a-t-il voulu rester trop proche d’une réalité prétendument objective: une manière de présenter des faits qui passe dans un article de 5000 signes – et encore, cela peut se discuter–, mais pas dans un roman de 240 pages. Ce roman-reportage, publié en auto-édition, restera donc pour l’instant un essai. Quoi qu’il en soit, si Thomas Epitaux-Fallot devait se lancer dans une deuxième tentative, je m’empresserai de m’y plonger.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Thomas Epitaux-Fallot
Flammes sur #Lesbos
Auto-édition
2020
246 pages

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