Roland Jaccard, provocateur parmi les pisse-froid

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

Lucides sur l’état d’un monde acceptant de moins en moins les mauvais esprits, mais de plus en plus les esprits mauvais, quelques mortels, très rares, font le choix de la provocation. Et certains d’entre eux, parce qu’ils sont artistes, s’y livrent jusqu’au bout. Roland Jaccard en est. L’un de ses récents ouvrages, Dis-moi la vérité sur l’amour, figure parmi les très bons crus de l’actualité littéraire romande des derniers mois. Mais pour apprécier tel animal, il faut savoir accepter les contradictions de la condition humaine. Et donc comprendre ce qu’est la littérature. Critique.

«Il faut se prêter aux autres et ne se donner qu’à soi-même»: cette phrase est tirée de l’ouvrage Dis-moi la vérité sur l’amour, un recueil de médiations publié en novembre dernier, et elle résume assez bien le crédo de son auteur. Roland Jaccard s’affiche comme un nihiliste, qui ne voit pas même de sens dans la solitude qui constitue sa fatidique issue. Psychanalyste, éditeur, journaliste-chroniqueur passé du quotidien socialiste suisse Le Peuple au mensuel réactionnaire français Causeur, en faisant un long détour par Le Monde, celui des grandes années, Roland Jaccard est un énergumène délicieux parce que scandaleux.

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Qui suit l’auteur sur les réseaux sociaux n’apprendra rien sur les grandes lignes de la pensée contradictoire de l’auteur avec cette nouvelle livraison éditée par l’Aire dans la belle collection «Le Banquet». On peut néanmoins y flairer l’origine quotidienne de ses réflexions. Car une pensée est toujours enracinée. Celle de Jaccard a le goût des whiskys bus au bar d’un palace: «Les criminels ont sur les écrivains un énorme avantage: ils n’écrivent pas, ils agissent.» Elle a la couleur des yeux des jeunes filles, asiatiques de préférence: «L’amour devrait être réservé à l’adolescence […]. Cette légèreté s’enfuit si vite.»

L’écrivain et journaliste Roland Jaccard (Source: roland-jaccard.com)

Comment cet être de l’ultime a-t-il pu survivre à tant d’années de folie contemporaine? Roland Jaccard l’écrit lui-même: son père et son grand-père se sont suicidés. Qu’est-ce qui retient donc cet homme au sein d’un monde qu’il tient en horreur? Dis-moi la vérité sur l’amour contient peut-être quelques éléments de réponse. Si la vérité sur l’amour est tragique – il n’y a d’amour que de jeunesse – restent tout de même l’amitié et l’admiration. Le pessimisme nu de l’écrivain n’est pas inhabité: il est en dialogue permanant avec des auteurs, des chanteuses, des cinéastes qu’il a aimés et qui font les titres de ses chapitres. Dont le poète américain Richard Brautigan:

«Noël, m’a-t-il dit, était un vrai problème pour lui: il le passait dans des cinéma porno. Voilà qui me l’a rendu proche. Il n’avait aucun sens musical, mais achetait des disques uniquement pour les filles sur les couvertures. Voilà qui me l’a rendu encore plus proche. Il attendait des femmes un amour inconditionnel et des pardons successifs. Il haïssait les féministes. Comment n’aurais-je pas pu aimer Richard Brautigan?»

Un artiste intègre, c’est comme un album-concept: on accepte de l’écouter en entier, ou on ne l’écoute pas du tout. Qu’on se le dise. Roland Jaccard, avec ses défauts indéniables, dont il joue avec malignité, est un auteur à recevoir dans sa bibliothèque et à ouïr jusque dans ses sorties pyrrhoniennes les plus ténébreuses. Ne serait-ce que pour nous rappeler que l’optimisme n’a pas pour vocation d’être totalitaire. Entre la liberté choisie et le bonheur imposé, Roland Jaccard a choisi la liberté.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Image d’en-tête: Roland Jaccard (Source: roland-jaccard.com)

Roland Jaccard
Dis-moi la vérité sur l’amour
Editions de l’Aire
2019
87 pages

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