Le spleen journalistique de Baudelaire

Les bouquins du mardi – Edition spéciale «Les coronarétrospectives de la littérature» – Jonas Follonier

Avec le recueil de poèmes en prose Le Spleen de Paris, publié à titre posthume, Charles Baudelaire a enrichi son œuvre dédiée à la mélancolie d’une dimension nouvelle: son ancrage dans la ville et le quotidien. Dans une forme radicalement nouvelle, le sujet baudelairien se comprend comme un chroniqueur de son miroir atrabilaire. Jusqu’à faire du Spleen de Paris le pendant des Fleurs du Mal – autrement dit, son égal.

Moins connue que Les Fleurs du Mal, Le Spleen de Paris est une œuvre majeure de Baudelaire, sa dernière également. Il s’agit d’un recueil posthume de poèmes en prose, établi par Charles Asselineau et Théodore de Banville, et publié pour la première fois en 1869 dans le quatrième volume des Œuvres complètes de Baudelaire de l’éditeur Michel Lévy. Les cinquante poèmes en prose que contient le recueil ont été écrits entre 1855 et 1864. Environ quarante de ces cinquante poèmes en prose sont parus du vivant de Baudelaire dans la revue L’Artiste, dirigée par Arsène Houssaye.

Des poèmes à caractère journalistique

Houssaye est un ami. Baudelaire lui consacre d’ailleurs une dédicace qui se trouve au début de l’ouvrage. Le lien de cette œuvre avec le monde du journalisme n’est donc pas négligeable. Et pour cause, il se retrouve à intervalles plus au moins réguliers dans le recueil. Baudelaire semble proposer à travers sa peinture du spleen parisien une réflexion sur l’écriture quotidienne, sur l’écriture journalistique. Il n’est pas anodin de noter que l’auteur, comme il était d’usage à l’époque, publiait ses écrits sous forme de feuilletons, dont les épisodes paraissaient dans les journaux.

Ainsi, le contexte de création du Spleen de Paris se retrouve dans son contenu. En témoigne par exemple le poème «A une heure du matin», exprimant un fort ennui, aboutissant à une forme de colère, contre les faux-semblants de la modernité, de la ville et de la vie quotidienne. La formule «horrible vie! horrible ville!» en dit long sur l’association que fait Baudelaire entre la modernité et la ville. Paris rassemble à elle seule tous les éléments de la modernité que Baudelaire conspue: la foule, l’hypocrisie, le développement de la bourgeoisie, le progrès. Le poète voit dans les autres et dans lui-même un être double et donc voué au spleen.

A l’inverse, l’idéal semble se trouver dans l’écriture. Et il est intéressant de noter que Baudelaire écrit dans la clausule: «Seigneur mon Dieu! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je méprise!». Avec cette phrase, on accède à l’opposition intéressante entre les personnes qui ne connaissent pas la mélancolie et les génies atteints par ce sentiment de mélancolie. On peut confirmer que Baudelaire méprise les premiers.

Parmi la peinture que fait Baudelaire dans ce poème du profond mal-être que lui procure la foule, les bourgeois, le bruit, la journée, le quotidien, apparaît la question des journalistes et du journalisme. Baudelaire fait de son poème en prose un texte réflexif, qui dans ce qu’il décrit reflète son travail d’écriture quotidienne. Le titre «A une heure du matin» vient alimenter cette idée d’ancrage quotidien; il ne contient pas de date et vise à généraliser son expérience répétitive de la vie en ville et de l’écriture.

La mélancolie urbaine

Fort de cette dimension journalistique, Le Spleen de Paris peut être considéré le «pendant» du recueil Les Fleurs du Mal. Claude Pichois, dans sa notice des Œuvres complètes, écrit d’ailleurs que ce mot apparaît au moins six fois dans la correspondance de Baudelaire entre décembre 1863 et janvier 1866. On remarque beaucoup de similitudes entre les deux œuvres, notamment la présence de la dualité spleen et idéal; des réflexions sur l’art; la volonté de peindre la modernité, la Ville («Tableaux parisiens»); ou encore l’imaginaire du rêve, notamment exotique. Toutefois, le poème en prose permet un traitement différent de ces thématiques.

Les correspondances établies par les métaphores dans Les Fleurs du Mal font place à la simple juxtaposition linguistique, à la contiguïté; on passe d’une mythique verticalité à une prosaïque horizontalité, qui finalement épouse peut-être avec plus de transcendance la réalité de la Ville. Et justement, Baudelaire inscrit explicitement le spleen dans le contexte urbain. Nous le voyons au titre même de l’œuvre: il s’agit non du spleen, mais du spleen de Paris, ce qui est une nuance extrêmement importante en comparaison avec les «Spleen» des Fleurs du Mal. Baudelaire, c’est sa grande force dans ce recueil, a senti ce qu’il y a de spécifique à la mélancolie urbaine.

L’auteur est d’ailleurs pleinement conscient de la modernité de sa poétique et de sa poétique de la modernité. Le poème en prose est une forme de poésie sans rime ni rythme. Que reste-t-il alors de poétique? La musique, et plus spécifiquement la musique du rodeur urbain: Baudelaire parle d’un «idéal obsédan», celui d’une «prose poétique, musicale sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience» (Charles Baudelaire, lettre-dédicace à Houssaye, 1862). Sur le sujet, on pense facilement à son contemporain Flaubert.

Mais surtout, cette musique du spleen urbain ne serait rien sans l’individu qu’elle place au centre. L’individu face à la ville. Le nain face au géant. L’irréductible face au démesuré. Le spleen des petits poèmes en prose est une forme de mélancolie rattachée au «je» qui l’exprime. Elle renvoie au clivage propre à la mélancolie, rendant le sujet atrabilaire à la fois acteur et spectateur de son quotidien. Ce n’est donc pas pour rien que le recueil adopte des postures journalistiques. Mais nous parlons là d’un temps révolu. A l’heure du suivisme bien-pensant des médias, une bonne plongée dans l’œuvre de Baudelaire ne serait sans doute pas de trop.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Charles Baudelaire
Le Spleen de Paris
Le Livre de Poche
2011
188 pages

Publicités

Laisser un commentaire