«Un Américain en enfer», un conte diablement original

Les bouquins du mardi – Ivan Garcia

Décidément morts trop tôt, deux Américains, un Noir et un Blanc, atterrissent en enfer et passent leur temps à travailler et à étudier. Mais ils n’ont qu’une envie: s’échapper de ce trou perdu pour revenir en Amérique et contribuer à faire du pays un lieu meilleur, allant même jusqu’à berner le Diable, grand partisan de la «modernisation de l’enfer» et adepte de picole et d’orgies. Un récit original qui, grâce à sa légèreté et son style comique, nous enseigne quelques leçons sur le racisme.

Une balade en librairie réserve souvent quelques surprises. On donne des prix littéraires à des œuvres pour leurs qualités esthétiques, on devrait également en donner aux librairies pour la manière dont celles-ci mettent en valeur les ouvrages et permettent, par leur art du rangement, de dénicher parfois un ouvrage méconnu ou oublié, mais qui est tout à fait original. C’est de l’un des bouquins de cette espèce dont je me ferai le porte-parole aujourd’hui.

Dans ma librairie habituelle, au cours de l’une de mes échappées livresques, je fis une pause pour admirer les «nouveautés poche». Sur l’étalage, une couverture brandissait son poing à mon attention, l’air de dire «Vas-y, prends-moi si tu l’oses!». J’osai. Titre: Un Américain en enfer, auteur: Melvin Van Peebles. Jamais entendu parler de l’un ou de l’autre. Après lecture du quatrième de couverture, de la première puis de la seconde page, je repartis avec l’ouvrage sous le bras. Désireux de le savourer chez moi. C’est que ce livre marie le sérieux et la farce, les sujets problématiques tels que le racisme et la guerre s’associant à des scènes grivoises ou parodiques. A sa lecture, j’ai beaucoup ri. Ce qui ne m’a pas empêché de tirer quelque morale de cette histoire, comme le suggère le sous-titre de l’œuvre «conte populaire».

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Deux Américains en enfer

On sait désormais à quel point les événements qui suivirent l’affaire Georges Floyd ont marqué le monde et surtout les Etats-Unis d’Amérique. Comment suivirent marches et manifestations contre le racisme et contre les violences policières. A défaut de proposer des solutions à ces problèmes, le récit de Melvin Van Peebles, publié initialement en 1976, s’avère un moyen de réfléchir à ces événements à la lueur de deux destinées similaires mais que l’histoire des Etats-Unis amène inévitablement à des points différents en raison de leur couleur de peau. Laissons-nous donc porter par la voix du conte…

«Il était une fois, il y a bien, bien longtemps, même si ce n’était pas si lointain que ça, George Abraham Carver, qui naquit dans un endroit nommé Géorgie. Au cours de sa première vie, il ne s’éloigna jamais à plus de deux cent cinquante kilomètres de la cahute où il était né. C’était un enfant stigmatisé, à cause d’une chose… une chose, ou deux, voire trois (diraient certains militants et peut-être sociologues), qui faisaient de lui un enfant stigmatisé: Abe était noir.»

George Abraham Carver, surnommé «Abe», est victime de multiples abus au cours de sa courte vie. Incarcéré injustement après une rixe avec un autre jeune afro-Américain, Abe finit en prison et y passe plusieurs années, avant d’y mourir enseveli par un éboulement. Jugé hâtivement par Jésus, Abe est envoyé en enfer où il retrouve «Dogface», un ancien compagnon de prison, et fait la rencontre de Dave, un Américain blanc tué par les Indiens lors de la guerre de Sécession. Devenus rapidement amis et s’instruisant ensemble en enfer, Dave et Abe décident de demander au Diable de les renvoyer sur Terre. Après avoir pris part à un projet diabolique en chantant un «negro-spiritual», Abe parvient à obtenir ce que les deux amis souhaitent auprès du maître des lieux. Les deux acolytes sont alors renvoyés aux Etats-Unis en 1938 et se lancent chacun dans leur quête personnelle avec l’envie de se retrouver plus tard. Mais bientôt la Seconde Guerre mondiale éclate…

Le conte se déroule sur plusieurs années et voit Abe berner le Diable par deux fois pour revenir sur Terre. En effet, on ne change pas si rapidement les Américains et, au fil de ses aventures terrestres, le héros sera à nouveau confronté au racisme ordinaire prôné par les lois Jim Crow maintenues en vigueur dans les Etats du Sud, par exemple. En enfer, Abe est traité d’«idéaliste» par Dogface et le Diable, car il pense pouvoir changer les choses en prenant le temps de discuter calmement avec les Américains et de leur expliquer les moyens législatifs qui lui permettent, «au pays de l’égalité», d’aller emprunter un livre à la bibliothèque ou encore de pouvoir faire des études. S’inspirant sans doute de traits empruntés à Candide, l’auteur décrit comment le héros, plein de naïveté et de bonne foi en ses principes, se heurte au mur de la cruelle réalité.

En parallèle à l’histoire d’Abe, le lecteur suit le retour terrestre de Dave qui, en bon Américain, travaille également dur et parvient à réussir sa vie comme un vrai self-made-man. S’il n’a pas volé son mérite, celui-ci lui fait oublier la promesse faite à Abe et son séjour en enfer. A la fin du récit, on constate même que le sympathique Dave est devenu, en quelque sorte, raciste envers certains Afro-Américains et a notamment abandonné une personne qu’il aimait par le passé…

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Un conte léger sur les inégalités

L’auteur, Melvin Van Peebles, est plutôt connu dans le milieu du cinéma et a, entre autres, réalisé Sweet Sweetback’s Baadasssss Song, l’un des premiers films de «blaxploitation», un courant cinématographique qui a contribué à revaloriser l’image des Afro-Américains en leur montrant des Noirs incarnant des personnages sur grand écran. Avec ce «conte populaire», il aborde la question raciale, ainsi que de l’histoire des Etats-Unis, avec une touche d’humour et de légèreté, alternant entre l’histoire de Dave et Abe, ainsi que les projets du Diable et de «Dieu le Père». Ce dernier, grand naïf et optimiste, croit que l’humanité sera bientôt pleine de bonté mais voit, à chaque fois, ses espoirs douchés par l’éclatement d’un nouveau conflit mondial…

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Face à l’éclatement de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale, le Diable est à la fois joyeux et embêté: vu que l’humanité est si méchante, il lui faut plus de place en enfer. Mais «Dieu le Père» refuse de créer un nouvel univers ou de lui octroyer plus de place. Cela étant, le Diable, comme on s’y attend, a plus d’un tour dans son sac: il propose à son staff de «moderniser l’enfer» pour optimiser les coûts en termes de ressources humaines et de places et, comme modèle pour sa réforme, il décide de choisir un certain pays…

«Il y eut un silence stupéfait, plein d’expectative.

– Ce nouveau système de mon invention est testé depuis plus de deux siècles, et il marche, messieurs… C’est un succès exceptionnel.

Il y eut un tonnerre d’applaudissements; le Diable leva la main pour ramener le calme.

– Je l’appelle le système américain, d’après le nom d’une nouvelle nation apparue à cette époque, et je m’en suis servi dans l’expérience. J’ai ordonné que la fosse n. 30 soit réservée exclusivement aux Américains, mais au lieu de la torture physique, qu’on a réduite au minimum, nous avons essayé de les torturer en tant que groupe. Nous cherchions un dénominateur commun de peur et d’horreur, non pas au niveau individuel, mais qui touche la société entière. Les Américains comme société adorent l’argent, détestent la paresse, ont honte du sexe, etc. Mais leur point le plus faible, de loin, était leur attitude vis-à-vis des Noirs qui vivent parmi eux – des citoyens de seconde classe au pays de l’égalité. En inversant cette – ha ha – ‘‘égalité absolue’’ en faveur des Noirs, nous avons causé aux Américains une souffrance inimaginable.»

Un Américain en enfer est un récit construit comme un miroir basé sur l’alternance des vies d’Abe et de Dave. Si ceux-ci sont partis de l’enfer avec pratiquement les mêmes connaissances, le fait que l’un soit Noir et l’autre Blanc a joué un certain rôle dans leur nouvelle vie terrestre, même si cela est loin de tout expliquer. Tout au long du récit, Abe se fait rappeler par différents Afro-Américains que le principal, pour un Noir, «c’est de garder son bon sens». Une leçon que le héros retient et finit par abandonner pour lutter pour ses droits. Un ouvrage à se procurer pour aborder ces questions en douceur et avec une touche d’ironie et de second degré.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit Photo: © Wikimedia Commons/RainbowSilver2ndBackup

Melvin Van Peebles
Un Américain en enfer
Traduction de Frédéric Bument
Editions 10/18
2021, [1976]

240 pages

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