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Littérature

Critique

Un récit en patchwork pour remonter aux années sida en Suisse

par Chelsea Rolle
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L’auteur lausannois Mathias Howald revient avec Cousu pour toi, où il raconte son expérience des années 90, alors touchées par l’épidémie de sida, et les traces qu’elles ont laissées. Ce récit auto-fictif en deux temps donne voix à une époque parfois oubliée.

Cousu pour toi, c’est un long souvenir qui remonte à la surface. Celui de l’année 1994 dans le regard de Mathias Howald d’abord, puis celui des victimes du sida et de celles et ceux qui se sont engagés dans la lutte contre la maladie. Le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) a fait des ravages en Suisse, comme partout ailleurs. Les séquelles de cette période pas si lointaine se font encore ressentir, et c’est ce que l’auteur a voulu faire remonter à notre époque, en créant une œuvre en deux temps.

Un récit en patchwork, mais pas décousu pour autant

En 1994, Mathias Howald est un jeune adolescent, qui découvre son attirance pour les hommes, et par la même occasion la peur de ce virus incontrôlable. Si la Télévision suisse romande (TSR) d’alors relaie des images du tristement célèbre parc Platzspitz de Zurich (voir le photoreportage p. 60-65), qui était devenu un lieu de rendez-vous pour les héroïnomanes, elle diffuse également l’émission culturelle Viva présentée par Pierre Biner. Dans ce programme, le journaliste s’intéresse aux patchworks confectionnés en mémoire des disparus. Ces patchworks constitueront le déclencheur et le fil conducteur de ce récit qui ne ressemble à aucun autre. Ils permettront à l’écrivain suisse de donner vie à ses personnages, morts ou vivants, bien réels ou fictifs, au fil de ses rencontres.

«J’ai tiré sur un fil et les images se sont lentement dépliées, motif par motif. J’avais dû les conserver dans cette partie de la tête qu’on appelle le cœur.»

Fragmenté en deux parties, le récit fait un saut pour retrouver notre époque actuelle et pour répondre, en quelque sorte, aux années 90. Howald n’est plus un adolescent et ses journées ne sont plus rythmées par l’école. Le sida n’est plus d’actualité… ou presque. Il est encore bien présent dans son esprit, et dans quelques scènes de la vie quotidienne, comme cet après-midi de 2019, où André, un Biennois de 64 ans atteint par le VIH, rencontre une classe de collégiens de 13 ou 14 ans pour leur parler de sa séropositivité et des séquelles qu’elle lui a laissées:

«Il fait une démonstration avec un morceau de sucre qu’il trempe dans son café: le sucre se teinte, il est comme désactivé mais il est toujours là.»

L’auteur joue avec les formes. Publié sous le nouveau label de Gallimard «Scribes», Cousu pour toi est un ouvrage qui n’entre dans aucune case, ou plutôt dans une multitude de cases à la fois. Le texte prend tantôt l’allure d’un journal intime, d’un récit, d’un courriel, d’un reportage ou encore d’un poème, tout en suivant ce fil conducteur presque tangible. Si cette prise de liberté déconcertera certains lecteurs, elle en régalera d’autres.

Un récit personnel qui fait écho

L’histoire est personnelle, intime même, mais elle retrace également une histoire plus vaste. Howald pose un contexte précis et raconte le parcours de personnages qui ont croisé, à un moment ou un autre, le chemin de la maladie. C’est bien la force de ce livre, qui mêle récit autobiographique, fiction… et enquête. Car cet ouvrage retrace, certes d’un point de vue subjectif, une part, aussi petite soit-elle, de la trajectoire d’une Suisse traversée par le sida. Howald effectue d’ailleurs un véritable tour du pays, de Lausanne à Zurich, en osant même glisser quelques bribes de suisse allemand.

Masques, hôpitaux, malades, témoignages, les images qui ont défilé sur nos écrans lors de la pandémie de Covid-19 ne sont pas sans rappeler le VIH. Les deux périodes se parlent. En déterrant celle du sida, dont aucun traitement ne permet encore de guérir, l’auteur nous rappelle qu’il fait encore des incursions dans nos vies et qu’il n’a pas seulement touché les milieux homosexuels ou de la drogue, mais bien toute la société, d’une manière ou d’une autre. Cousu pour toi mobilise ces années douloureuses, peut-être pour qu’on ne les oublie pas.

Ecrire à l’auteure: chelsea.rolle@leregardlibre.com

Vous venez de lire une critique littéraire tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°99).

Mathias Howald
Consu pour toi
Editions Scribes

mai 2023
216

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