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A la recherche du nous perdu5 minutes de lecture

par Arthur Billerey
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Zep

Avec son dernier album Ce que nous sommes publié aux Editions Rue de Sèvres, Zep aborde le transhumanisme sous couleur d’une enquête futuriste et questionne la vulnérabilité de l’humain dans un monde dominé par les datas.

Et si vous pouviez parler douze langues apprises en trois minutes? Maîtriser en moins de temps qu’il n’en faut pour vous brosser les dents, le coréen, l’arabe et le grec? Encore mieux. Et si vous pouviez intégrer dans votre cervelle tout le contenu de l’Encyclopédie? Ou, pour aller toujours plus loin, vivre des expériences extrasensorielles d’un réalisme implacable sans quitter votre fauteuil?

Poursuivons. Si vous pouviez nager avec une baleine bleue? Ou alors réaliser votre phantasme sexuel le plus secret? Si vous pouviez rendre le rêve commun, et parler sans parler avec les autres, par télépathie, ou déplacer les objets sans les toucher, par télékinésie? Et si, en somme, vous atteigniez presque le rang d’un Dieu? Le feriez-vous? Le feriez-vous, si cela était dans vos moyens? Car en 2113, dans le dernier album de Zep, au sein d’une société futuriste dominée par les datas sous la coupole d’un DataBrainCenter, c’est ce que peut se permettre une partie nantie et bourgeoise de la population à laquelle le personnage principal, Constant, appartient.

La connaissance illimitée

Dans cette nouvelle ère, les humains, disposant d’un second cerveau numérique, au fond duquel ils peuvent tout télécharger et stocker, achètent des connaissances comme on achète sa baguette de pain. Plus besoin d’apprendre aucune leçon. La connaissance n’est plus le fruit d’un travail personnel de découverte ou d’une intuition empirique. Elle est uploadée. Ainsi, hissée presque au rang de divinités, la bourgeoisie vit sans se soucier des autres ou de la planète. Elle apprend ce qu’elle veut, repousse les limites de l’humain, l’augmentant vertigineusement, ce qui n’est pas sans rappeler la phrase centrale de Sapiens de Yuval Noah Harari: «L’histoire a commencé quand les hommes ont inventé les dieux. Elle s’achèvera quand ils deviendront des dieux.»

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A l’image du stockage actuel de nos datas, le DataBrainCenter est très énergivore et, de ce fait, nuit à l’environnement. Zep, amplifiant notre rapport à la technologie numérique, grossissant les traits de nos agissements nuisibles envers la planète, donne un aperçu certes fabulé, mais cernable dans l’esprit du lecteur de ce que pourrait devenir l’an 2113. Emane alors un certain réalisme de l’album. La société décrite est futuriste, mais perceptible et imaginable. On s’y croirait presque.

Constant, le personnage principal, suite à un piratage informatique, perd tout son savoir et ses acuités liées au DataBrainCenter. Il se retrouve nu comme un ver, démuni. Recueilli par Hazel, une jeune femme vivant en dehors de la société bourgeoise, du côté de la populace et des humains normaux, il est aidé, et cherche à reconstruire son passé. Elle lui fait recouvrir la mémoire, lui fait découvrir ce qu’est apprendre, retenir, toucher, vivre des expériences sensibles, gustatives, bref, des expériences tangibles d’humain en chair et en os.

La vulnérabilité de l’humain

Si notre société en route vers le transhumanisme est vivement critiquée, le personnage de Hazel rapportant: «On voulait faire un humain augmenté, on a créé l’humain assisté…», si la course folle à la technologie numérique de pointe et une forme d’écocide sont soulevés, Ce que nous sommes questionne aussi la vulnérabilité de l’humain. L’enquête de Constant sur son piratage informatique se transforme, selon les couleurs tranchées des pages, en une enquête intime, sur ce qu’il est réellement, faisant de cette fable futuriste une remise en question qui concerne l’humanité, donc qui nous concerne tous.

Constant, à la recherche de lui-même et de ses souvenirs, par effet de miroir, nous rappelle que nous sommes familièrement liés les uns aux autres. Il nous rappelle par son égarement qu’il est possible, si chacun peut du jour au lendemain partir à la recherche de soi, de partir à la recherche d’un nous perdu dans une société inadéquate.


© Zep / Editions Rue de Sèvres

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Zep_Ce que nous sommes

Zep 
Ce que nous sommes 
Editions Rue de Sèvres 
2022 
87 pages

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