Le Conseil fédéral, plus que de la représentation

Les lundis de l’actualité – Diego Taboada

Avec l’élection au Conseil fédéral la semaine dernière, le monde politique suisse reprenait ses titres de noblesse, chahuté en Romandie par les affaires Broulis, Savary, Maudet et Barazzone. Après la prise de conscience collective que la Suisse n’est pas épargnée par les sorties de route politiciennes, c’est un retour à la «normalité», qui tombe à pic.

Le genre, nouveau critère 

C’était au tour de Johann Schneider-Ammann (PLR) et de Doris Leuthard (PDC) de tirer leur révérence après de longues années de bons et loyaux services à la patrie. L’élection au Conseil Fédéral est une institution en elle-même, régie par des us et coutumes plus au moins codifiées. C’est aussi peut-être l’un des rares exécutifs nationaux dont le critère essentiel est la représentation, et non le programme. La représentation linguistique évidemment – inscrite plus ou moins clairement dans la constitution – exige que les différentes langues soient représentées au mieux au le gouvernement. La représentation des sensibilités partisanes ensuite – la fameuse «formule magique», garante de stabilité – implique que les partis soient présents dans l’exécutif en fonction de leur poids à l’Assemblée fédérale. Ces deux critères sont en général scrupuleusement respectés. 

Lors de cette campagne, l’on a eu droit à un nouveau critère, omniprésent :celui du genre. Il était impératif que les deux futurs conseillers fédéraux soient des femmes, afin de respecter la parité. Une revendication toute naturelle, surtout à l’heure où la question du genre est en première ligne, du mouvement #metooau débat sur l’égalité salariale. Dont acte. Karin Keller-Sutter et Viola Amherd sont des femmes. 

La compétence: un critère souvent oublié 

Mais hormis la qualité de «femme», qui a été principalement mis en avant, pendant et après l’élection par la majorité des commentateurs, Karin Keller-Sutter et Viola Amherd sont de formidables politiciennes avec un bilan que beaucoup peuvent envier.

Mme Keller-Sutter s’est consacrée aux affaires de sécurité et justice lors de son mandat au Conseil d’état à St-Gall avant de se tourner vers l’économie et la santé au Conseil des Etats, qu’elle a présidé en 2017. Candidate malheureuse au Conseil fédéral en 2010, elle fait partie des parlementaires les plus influents. Mme Amherd est reconnue pour son efficacité (notamment lors de son passage à l’exécutif de la ville de Brig), son travail et son profil consensuel. Son engagement pour la Suisse périphérique fait également partie de sa marque de fabrique. Pourquoi donc tant insister sur le fait que ce soient des «femmes», ou originaires de régions minoritaires comme la Suisse orientale ou le Haut-Valais? Pourquoi leur avis sur la réforme des retraites, l’accord-cadre avec l’UE ou le rôle des entreprises publiques comme la Poste ou Swisscom n’est pas ce qui devrait intéresser? 

Dans un pays comme la Suisse qui se caractérise par sa fragmentation culturelle et linguistique, il est évidemment essentiel que les différentes sensibilités soient représentées. De plus, l’élection de deux femmes au Conseil fédéral est un symbole fort et important pour la cause féministe et égalitaire. Cependant, en insistant uniquement sur leur genre et moins sur leurs compétences intrinsèques (ou de manière subsidiaire), c’est laisser la possibilité de penser que ce n’est finalement que cela qui compte, ce qu’elles représentent. Souligner leur compétence, leur parcours, leur capacité et préparation à assumer la charge de Conseiller fédéral en tant qu’individu et non en tant que membre d’un groupe est bien plus valorisant. Cela permet également de couper l’herbe sous le pied à ceux qui, encore, considèrent que les femmes n’ont rien à faire en politique. La légitimité doit venir de la compétence de chacun, non pas de son genre, ou de son canton d’origine. 

Représenter, oui, mais pas seulement

Avec cette obsession de représentation, l’on minimise souvent que le rôle de conseiller fédéral est exigeant. Sept ministres, en charge chacun de trois ou quatre départements. La collégialité dans laquelle se prennent les décisions implique que chaque conseiller doive se charger de ses thématiques mais également s’intéresser à celles des autres, car la figure de premier ministre qui tranche sur les différents thèmes n’existe pas en Suisse. C’est donc bien une fonction éprouvante, avec une charge de travail impressionnante qui nécessite des individus préparés. 

Par ailleurs, la récente polarisation et médiatisation de la politique suisse ainsi que la complexité des enjeux auxquels fait face le pays implique que les membres du gouvernement soient toujours plus préparés, compétents, et non simplement des caisses enregistreuses des décisions de leur parti. 

L’équilibre entre les régions linguistiques et la présence des femmes dans les institutions politiques est un enjeu important de notre siècle, mais cette «frénésie de la représentation» ne doit pas faire oublier qu’il est essentiel d’avoir des personnes compétentes, capable de forger des compromis mais aussi d’avoir une ligne politique claire. Avec Karine Keller-Sutter et Viola Amherd, on peut non seulement saluer des représentantes féminines, mais surtout des politiciennes capables, qui aideront la Suisse, espérons-le, à faire face aux défis qui l’attendent.

Ecrire à l’auteur : diego.taboada@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimedia CC 2.0

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