«Virgin Suicides», ou le spleen des Lisbon

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Sofia Coppola – Kelly Lambiel

Etre le «fils de» est une carte de visite à double tranchant. Les portes s’ouvrent, mais ou l’on se fait son propre nom, ou l’on se colle une étiquette. Etre la «fille de», à Hollywood, quand son père n’est autre que le grand Francis Ford Coppola, et vouloir adapter, pour son premier long-métrage, un roman qui parle du suicide de cinq adolescentes, est une mission kamikaze. Une entrée pourtant réussie, explosive de douceur et de mélancolie, qui offre à Sofia Coppola une place méritée dans le monde du cinéma.

Si le film revient sur les derniers jours qui ont précédé le suicide des sœurs Lisbon, ce n’est pourtant pas de leur point de vue qu’est relatée l’intrigue. Externe, le narrateur n’est autre qu’un jeune homme ayant fréquenté de loin les filles il y a de ça vingt-cinq ans. Après une première tentative ratée, Cécilia, la cadette, s’empale sur la grille du jardin et condamne de ce fait ses sœurs à la réclusion. Suite à cet épisode, obnubilé par Therese, Mary, Bonnie et surtout Lux (Kirsten Dunst), le narrateur commence à les épier, en compagnie de ses amis.

C’est par leurs yeux et au travers de leurs réflexions que nous observons le mode de vie de ces jeunes femmes en quête de liberté et d’identité. Nier délibérément au spectateur la possibilité d’entrer dans la tête de celles que l’on suit est un parti pris qui a valu nombre de critiques à Coppola, ayant elle-même écrit le scénario à partir du roman éponyme de Jeffrey Eugénides. En première ligne se trouve le fait d’approcher une thématique aussi grave et complexe que le suicide sans aborder les motivations, les raisonnements et les causes qui ont conduit les protagonistes jusque là.

Frustrations bienvenues

Le cinéphile, à qui on révèle d’emblée l’issue de l’histoire, s’imagine reconstituer le fil des événements afin de comprendre les raisons de ce geste extrême. Or il n’en est rien. Sentiment de déception. Alors oui, la fiction peut offrir la possibilité de remonter le temps, mais dans la réalité, une fois l’acte commis, rares sont les chances d’obtenir des réponses aux questions qui se bousculent. Les certitudes volent en éclat et seules restent l’incompréhension, les suppositions, les remords. En ce sens, on peut dire que le cinéma de Coppola imite la vie.

Mais la frustration qui découle de la focalisation externe n’est pas la seule raison pour laquelle Virgin Suicides me semble réussi. La réalisatrice fait également montre d’une vraie capacité à marier les contradictions et les paradoxes. Ainsi, ses protagonistes se trouvent souvent dans une période de basculement durant laquelle ils ne sont plus mais ne deviennent pas encore. C’est le cas de l’énigmatique Lux qui, malgré un visage encore enfantin, joue de sa féminité et multiplie les expériences sexuelles. Adolescente aguicheuse et perfide ou jeune femme croyant voir dans le sexe un moyen de noyer son mal-être et de ressentir enfin quelque chose?

Contrastes lumineux

Le scénario et la psychologie des personnages sont donc de qualité, mais la réalisation est elle aussi très soignée. Le tout est filmé en lumière naturelle, ce qui permet de créer une atmosphère très douce, propice à la rêverie, dans les prises de vue extérieures. Par contraste, la luminosité des scènes jouées à l’intérieur se fait donc plus froide et l’ambiance plus lourde et austère. Ces oppositions – accompagnées par les morceaux du groupe français Air – bien que fortement symboliques, imagent très bien notre perception de la vie.

Parfois, ce à quoi nous aspirons semble doté d’un halo de lumière aveuglant, chaleureux, alors que ce que nous possédons effectivement paraît gris et insipide. Nous sommes ainsi pris dans la spirale infernale du spleen, déchiré entre nos rêves et la réalité. La majorité d’entre nous parvient à s’en accommoder et se voit même parfois stimulée par cet engrenage, alors que pour d’autres, il se mue en un obstacle insurmontable. Et que faire si d’aventure nos désirs n’étaient plus jamais comblés et que notre existence se transformait en ennui perpétuel?

Un tabou plurimillénaire

Il est normal de vouloir comprendre pourquoi certains en viennent à s’ôter la vie. Mais le peut-on vraiment? La situation familiale ou professionnelle peut expliquer des choses, un chagrin ou un traumatisme peuvent être à l’origine d’un acte désespéré. Ces éléments externes sont d’ailleurs évoqués par Coppola, quoiqu’elle ne donne finalement aucune réponse. On peut exprimer son mal de vivre, mais peut-on expliquer ce qu’est la mélancolie? La réalisatrice semble l’avoir bien compris et c’est peut-être pour cette raison que le suicide est tabou depuis toujours et que le film a tant divisé à sa sortie.

Lorsque les causes ne sont pas manifestes, nous voilà complètement démunis, seuls face à nos doutes. Le suicide est souvent accompagné d’un sentiment de culpabilité, nous nous en voulons de ne pas avoir décelé les indices, nous aimerions trouver des raisons, nous aimerions qu’il y ait des raisons. Mais peut-être existe-t-il des êtres qui ne sont tout simplement pas faits pour ce monde… ou alors, peut-être que c’est ce monde qui n’est pas fait pour eux.

Ecrire à l’auteur: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pathé

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