«Les élucubrations d’un homme» soudain frappé(es) sur papier

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

Je n’ai pas lu le livre que je vais vous présenter dans cette chronique. Mais, je peux déjà vous dire que le texte est excellent. La pièce de théâtre dont il est la réplique rectangulaire l’est, dans tous les cas: le livre d’Edouard Baer, intitulé Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce, tiré de la pièce du même nom ne peut être qu’aussi réussi que son inspiration, jouée, elle, sur scène. Mon prochain objectif de la journée? Goutter mot par mot sur papier ce que j’ai vécu dans ce théâtre parisien. Vous l’aurez compris, il s’agit d’une chronique littéraire un poil théâtrale. Que les puristes me pardonnent. Sur la scène du théâtre Antoine de Paris, Edouard Baer joue son propre rôle depuis le 16 septembre dernier. Il est acteur et s’apprête à jouer sa pièce: Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce. Récit.

L’homme qui apparaît sur scène transpire l’angoisse. L’acteur endimanché, en sueur et désorienté, demande pardon: il devait jouer son spectacle dans le théâtre d’à côté, mais au moment de lancer sa première réplique, il n’a pas pu. Il s’est enfui et se retrouve devant nous… nous qui devions prétendument assister à une autre pièce nommée Dernier bar avant la fin du monde. Un régisseur est déjà sur scène, prêt au départ. Commence alors une discussion, un monologue, voire des élucubrations. Des doutes, des questions, peu de réponses et quelques belles inspirations.

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Celui qui est aussi l’auteur-improvisateur de la fameuse tirade «Vous savez, moi je ne crois pas qu’il y ait de bonne ou de mauvaise situation» dans Astérix et Obélix: Mission Cléopâtre s’empare alors de thèmes intimes et existentiels. Avec humour, mais surtout avec subtilité. Le public rit d’un simple geste. D’une mimique de dépit. D’un mot. Et si l’on vivait la vie d’un autre pendant quelques instants? Pourquoi n’arrive-t-on pas à fuir devant la bêtise ou à agir devant l’effroi? Comment devient-on héroïque? Pour qui l’artiste se prend-il lorsqu’il évoque et s’inspire de personnages marquants de l’histoire? Et si l’on n’avait en fait plus rien à se dire?

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De l’aide des fantômes bienveillants du passé

Quand les mots manquent à Edouard Bear, c’est tout un catalogue de tirades qui viennent au secours des divagations du bonhomme: paroles de Brassens, citations de Bukowski, oraisons funèbres de Malraux, piétinements de Thomas Bernhard, entretiens avec Romain Gary. Les transitions sont fluides et naturelles. Le rythme pour toutes personnes plus ou moins lettrées (surtout moins que plus) est accessible. On en ressort touché, grandi et avec une folle envie de relire le texte. Et tous les autres cités.

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Justement. Le texte: je l’ai aujourd’hui dans les mains, mais je n’en ai lu que la préface. D’Edouard Bear. Si l’on n’a pas une Rolex et écrit un bouquin avant 50 ans, c’est que l’on a raté sa vie. C’est à peu près avec ce ton-là que l’acteur présente son nouveau-né. Mais sans prétentions. Un peu comme s’il avait le faire, l’écrire. Que c’était le moment. Rien ne sert de se cacher derrière de fausses humilités. Alors, reprenant le travail oral qu’il a produit sur scène, il l’a couché, mot pour mot sur page. Avec les défauts du «parlé», inhérents aux textes qui se composent sans stylos ni ordinateur.

Et pour conclure?

Je suis persuadée que vous êtes déjà sorti d’un spectacle en vous jurant de le voir une seconde fois pour saisir tous les détails. Vous ne l’avez certainement jamais fait. Alors sous les airs de «j’ai écrit un bouquin parce que j’ai cinquante berges et je fais une petite crise existentielle», Edouard Bear me donne – nous donne – un sacré coup de main. Vous, comme moi, allons pouvoir (re-)goûter à sa pièce sans aller/retourner au Théâtre Antoine de Paris. La nuit sera calme. Je ne sais pas vous, mais moi, cette idée me délecte.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Crédit Photo : DR

Edouard Baer (Auteur)
Stéphane Manel (Illustrateur)
Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce
Editions du Seuil
2021
149 pages

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