«Cry Macho»: la voie éraillée du cowboy

Les mercredis du cinéma – Jordi Gabioud

Après la réalisation de plusieurs dizaines de films, et avoir incarné inlassablement ses convictions – dont il a le physique – pendant presque 70 années, que peut-on attendre encore de la légende? Avec une carrière prolifique, Clint Eastwood a su nous proposer le meilleur comme le pire. Cry Macho aurait pu – aurait dû – se présenter comme une sorte de rétrospective de sa carrière à travers les thèmes de la transmission, de la construction et du vieillissement de la légende. Rien n’est moins sûr.

Dès l’ouverture, un coucher de soleil. Un country mélancolique, un cheval sans son cavalier sur le dos, un vieux tacot à la peinture écaillée. Une botte en sort, on perçoit un instant son manque d’équilibre, puis un pan de l’histoire du cinéma américain se révèle sous son inséparable chapeau de cowboy.

Un film schizophrène

Qu’il est difficile de vieillir! Avec Cry Macho, Clint Eastwood subit un tiraillement incessant entre la légende qu’il a toujours incarné et qu’il souhaite continuer d’incarner et l’homme à la peau flasque, aux rides profondes, au dos voûté. On aurait aimé que les deux concordent; ce corps vieillissant, diminué, aurait mené le film vers la rétrospective qu’il mérite largement. Déployer ce regard acerbe à un commentaire sur soi, c’est ce que la bande-annonce proposait. Malheureusement, on ne trouvera rien de plus que ce qui a servi d’appât. Car Clint Eastwood se bat, insulte des membres de cartels, sème les flics dans une course-poursuite, dompte des chevaux sauvages. Et bien évidemment, l’homme reste plus que désirable auprès des femmes! C’est le problème central de ce nouvel Eastwood.

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Si on apprécie de voir notre légende nonagénaire capable de conduire, se coucher dans l’herbe pour dormir à la belle étoile, trotter paisiblement sur son cheval, on remarque aussi immédiatement la faiblesse du montage et du scénario lorsqu’il s’agit de nous faire croire qu’il peut encore tenir tête à un solide garde du corps trois fois plus jeune. On remarque aussi la doublure domptant le cheval fougueux et égratignant la légende et son message libertarien d’individu capable de se débrouiller seul et d’assumer encore son travail… Deux corps d’Eastwood se côtoient sans réussir à vraiment cohabiter: celui d’un vétéran qui tient à ses siestes, conscient de son âge et en profitant pour donner à chacune de ses paroles une certaine forme de sagesse, et celui de la légende, inébranlable, quitte à user de doublures pour continuer à faire vivre le rêve américain. On aurait aimé avoir plus du premier et moins du second.

Clint Eastwood est-il toujours républicain?

Cela faisait bien longtemps que les Etats-Unis n’avaient pas été autant divisés. Le gouvernement Trump a cristallisé des oppositions profondes qui gangrénaient le pays depuis longtemps, comme un non-dit que beaucoup voulaient voir éclater au grand jour. Eastwood en a fait partie. Puis arrivèrent les secondes élections où Trump sombra plus encore dans l’excès, refusant la conciliation, délégitimant le système électoral jusqu’à se risquer à un coup d’Etat le 6 janvier. Cette fois, Eastwood annonça publiquement qu’il ne le suivait plus. Le cowboy aurait-il renié son parti?

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Avec Cry Macho, Eastwood quitte les terres de son pays pour le Mexique. Il laisse derrière lui ses dettes et un pays ne lui apportent aucun soutien et trouve alors refuge dans un village plus accueillant. On lui offre le logis, on le protège des cartels, et on lui propose même le luxe d’une romance. Peut-être faut-il revoir le mythe du cowboy s’en allant au soleil levant: est-ce de vouloir préserver sa solitude iconique ou est-ce simplement qu’aux Etats-Unis, contrairement au Mexique, on n’a jamais su lui offrir le bon accueil?

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C’est que Clint Eastwood tient à une certaine droiture morale. Rappelons qu’il s’est fait connaître grâce à Pour une poignée de dollars de Leone, reprenant largement Yōjimbō de Kurosawa. La voie du cow-boy eastwoodien n’est pas loin de la voie du samuraï. Solitaire mais humaniste, proche de la nature, comptant avant tout sur soi-même, et surtout, faire preuve de dignité morale, d’honneur. Eastwood, une fois encore, défend le plus faible même quand le plus faible, c’est lui. Dans la logique eastwoodienne, nier ses faiblesses, c’est les surmonter.

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Ce serait aller un peu vite que d’opposer la figure du cowboy à celle du macho. En entendant Rafa, le macho veut s’imposer par la force. Mais Eastwood lui rappelle que cette figure est un peu «surcotée»; il manque aux idiots qui cherchent à mettre leur puissance en scène la hauteur morale du cowboy. Sur le fond de ces propos sous-entendus, difficile de ne pas imaginer la triste fin de relation entre notre cowboy légendaire et Trump. Finalement, à travers ces valeurs, le cinéaste est resté plus républicain que les républicains trumpistes actuels.

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Cry Macho possède les faiblesses de l’âge; trop mou, trop démonstratif, incapable de nous surprendre. Mais peut-on reprocher à un nonagénaire ses propres faiblesses? A l’inverse, de ce point de vue, Cry Macho nous montre une vitalité impressionnante, une clarté encore vive dans le propos, une légère surprise dans l’autocritique et plus que tout un désir fou de vivre et vivre encore, car les légendes à tout âge sont immortelles.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

Crédit photos: © Warner Bros. Entertainment Inc.

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