Il était une fois un chef d’oeuvre


Le Regard Libre N° 11 – Jonas Follonier

L’année 1968 marqua l’histoire des idées, de la chanson, mais aussi du cinéma. En effet, avec Il était une fois dans l’Ouest (C’era una volta il West), Sergio Leone n’avait plus à prouver la force du western italien apparu cinq ans plus tôt et dont il fut sans conteste le plus grand réalisateur.

Le bon, la brute et le truand, en 1966, avait déjà amorcé l’apogée du genre. L’apparition de gros plans au tout début du film suffisait à considérer l’art de Sergio Leone comme une révolution cinématographique. Toutefois, il serait fou de ne pas expliquer ces chefs d’œuvre, du moins partiellement, par la musique d’Ennio Morricone.

Il est impressionnant de voir à quel point la musique de film devenait importante durant ces années, à quel point elle reflétait l’histoire et les émotions, à quel point elle conditionnait les longs métrages. Il ne faut pas oublier que Leone et Morricone étaient camarades de classe et que la musique de Il était une fois dans l’ouest fut jouée sur le plateau du tournage afin d’inspirer les acteurs ; la complicité était donc non seulement artistique, mais bien humaine avant tout. Et de cette humanité est née la bande originale Il était une fois dans l’Ouest, à ne pas confondre avec L’Homme à l’harmonica, tout aussi magistral et issu du même album.

Le morceau apparaît pour la première fois dans le film au moment où l’actrice Claudia Cardinale arrive à la gare où devraient l’attendre son mari et ses enfants. Or, ils se sont fait abattre devant leur foyer même, peu avant que leur mère et épouse n’arrive de son voyage. Quelle n’est pas alors la pertinence de cette musique à ce stade-là de l’histoire ! C’est à cette scène que nous allons nous intéresser du point de vue de sa musique. Nous verrons dans cet article que la puissance de celle-ci se décline en deux aspects : l’un renvoyant à sa beauté même, l’autre aux thèmes qu’elle inspire.

Commençons donc avec le premier aspect, en se questionnant sur ce qui, objectivement, et au-delà de toutes les associations d’idées qu’elle peut provoquer chez un individu, rend belle une telle musique. Il convient de se plonger dans le début des Lumières écossaises, en allant rencontrer le philosophe Francis Hutcheson. Premier à écrire un traité sur le plaisir esthétique, Hutcheson affirme que la beauté n’existe pas dans le monde, elle n’est que l’idée de beauté que nous avons dans notre sens interne. Cependant, cette beauté, ou idée de beauté, est causée par une propriété objective qui se trouve dans les choses que nous nommons belles : l’uniformité au sein de la variété.

C’est sur cette base que Hutcheson va passer en revue les différentes sortes de beauté, dont la beauté de son, qu’il nomme harmonie. Le philosophe va faire une distinction entre une beauté absolue, ou originelle, et une beauté comparative, ou relative. Tandis que la seconde se réfère à un élément extérieur connu, la première non. La musique, à son état pur, se trouve dans la catégorie des beautés absolues.

Si donc nous suivons Hutcheson, la beauté suscitée en nous par Il était une fois dans l’Ouest, si l’on écoute bien sûr le morceau sans regarder le film, résulte d’une certaine uniformité au sein de la variété. La coïncidence de certaines vibrations, de certains intervalles forme cette uniformité : le bon usage de la tierce et de l’octave est évident dans ce morceau.

Pour la variété, l’explication de Hutcheson est intéressante : « On observe, il est vrai, un mystérieux effet de dissonances dans les meilleures compositions. Elles provoquent souvent un plaisir aussi grand qu’une harmonie continue, soit en délassant l’oreille par une agréable variété, soit en réveillant l’attention et en ravivant le goût pour les accords harmonieux qui suivent, de même que les ombres réhaussent et embellissent les tableaux, ou par quelque autre moyen qui nous est inconnu. » La composition qui nous intéresse renferme en effet des dissonances, établies de manière régulière entre la basse et la mélodie et ranimant notre plaisir esthétique à chaque nouvel accord harmonieux. Je vous laisserai faire l’expérience vous-même.

Claudia Cardinale

Intéressons-nous maintenant à ce qu’inspire cette musique comme thématiques, en lien bien sûr avec le scénario. Deux grands thèmes initiatiques se dégagent de la composition d’Ennio Morricone : le retour et la découverte de la mort. Le simple fait de revenir dans un lieu après l’avoir quitté pour un long moment suffit à bouleverser un être humain et à le forger, c’est en ce sens que la musique renvoie ici directement à cette émotion particulière que nous avons tous vécue mais qui est ici reliée à un autre sentiment qui naît peu à peu chez l’héroïne : la découverte de la mort.

Cette découverte n’est de loin pas une certitude durant la scène qui nous occupe, mais une intuition ; le spectateur, lui, connaît déjà la vérité, et nous voyons donc l’équilibre subtil provoqué par la musique entre le point de vue du personnage, son appréhension et le point de vue du spectateur. Or tout cela dépasse encore les questions de point de vue humain : la découverte de la mort se situe dans l’absolu, comme nous l’avons vu avec les propriétés de toute musique.

L’anticipation de la mort concrète des êtres chéris, qui sera avérée à la scène suivante, s’accompagne d’un sentiment d’injustice. Il s’agit peut-être d’un des sentiments moraux les plus désagréables à l’homme, et la douleur qu’évoque la musique en est si bien représentative. Une esquisse de deuil se fait aussi déjà sentir par une oreille attentive.

La dernière dimension caractéristique du morceau peut être vue comme une expérience existentielle de la mort : la vie a un terme. Le caractère nostalgique de la gare, avec toute son agitation mais en même temps tout le vide qu’elle évoque, se marie avec la voix d’Edda Dell’Orso et l’orchestre dirigé par le compositeur lui-même.

Néanmoins, la fin laisse entrevoir une lueur d’espoir. Les cuivres chauds semblent annoncer un appaisement de l’âme. Qui sait, peut-être cette conclusion rassurante laisse-t-elle présager la mort du tueur d’enfant dans le final du film.

De manière générale, l’analyse de cette musique à ce moment du film nous en apprend beaucoup sur Il était une fois dans l’Ouest, que je vous conseille de regarder, mais aussi sur les domaines de l’art et de la pensée : s’il est évident – et nous l’avons montré – que le cinéma et la musique sont deux arts intimement liés, la philosophie et la musique, elles aussi, tissent des liens très étroits.

Comme l’écrit Hermann Hesse, l’expérience musicale a quelque chose de supra-terreste :

Lorsque je sortis dans la rue muette, la pluie fine, tiraillée par le vent froid, rejaillissait avec un scintillement cristallin contre les becs à gaz. Où aller ? Si j’avais eu en ce moment un vœu magique à formuler, j’aurais souhaité un charmant salon Louis XVI, où de bons musiciens m’auraient joué quelques morceaux de Haendel et Mozart. Je me serais abreuvé de la musique noble et fraîche, comme les dieux s’abreuvent de nectar. Oh ! si j’avais eu un ami en cet instant, un ami dans quelque mansarde, méditant à la lueur d’une chandelle, son violon auprès de lui ! Comme je me serais glissé dans le silence nocturne, comme j’aurais escaladé sans bruit l’escalier tortueux afin de le surprendre ! Comme nous aurions, en musique et en entretiens, célébré quelques heures supra-terrestres ! Jadis, j’avais souvent goûté ce bonheur, mais lui aussi, avec le temps, s’était détaché et éloigné ; des années effeuillées traînaient entre naguère et maintenant.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © E-Pôle-Art – Canalblog

2 thoughts on “Il était une fois un chef d’oeuvre”

  1. Bonsoir Jonas,

    Je n’ai jamais vu le film, seulement entendu en parler. L’as – tu vu dernièrement? C’est un travail de critique de cinéma et de musicologie fort intéressant. J’ai eu du plaisir à lire et cela m’instruit. Bravo bonne soirée. Bisous Lulu

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    1. Salut grand-maman,
      Merci beaucoup pour ton commentaire 🙂 Oui, je l’ai revu dernièrement, lorsqu’il passait à la télévision. Un très grand film, un peu long peut-être pour ceux qui ne sont pas très portés sur le western. On peut considérer le cinéma comme un art complet avec ce genre de chefs d’oeuvre alliant une telle musique, de tels acteurs et une telle réalisation.
      Bonne soirée et merci pour ton gentil message, à bientôt

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