Alain Finkielkraut, itinéraire d’un essayiste singulier

Le Regard Libre N° 12 – Jonas Follonier

Alain Finkielkraut est né en 1949 de parents juifs polonais tous les deux rescapés de la Shoah. Naturalisé à l’âge de un an, il estime avoir une dette envers la France qui lui a permis, à travers l’école républicaine, de devenir français en recevant la culture de son pays d’accueil, et plus particulièrement la langue et la littérature françaises.

D’abord engagé en tant que maoïste puis en tant que gauchiste dans les années 60, Finkielkraut s’est toujours distingué du socialisme dans ce qu’il avait de subversif et de totalitaire. Il faut dire que sa vie intellectuelle ressemble à celle d’un de ses modèles, Charles Péguy, car, comme le dit Yann Moix en s’adressant à l’homme qui nous intéresse : « Péguy était socialiste tout seul, peut-être même le seul socialiste digne de ce nom pendant l’affaire Dreyfus, et comme Péguy a été récupéré par la droite et qu’il n’a jamais renié une ligne de son œuvre, vous vous identifiez un petit peu à lui. Parce que finalement dans son immobilité, il a eu toujours raison. »

A ses débuts, il publie deux ouvrages avec son ami Pascal Bruckner puis s’affirme comme essayiste à force de nombreux écrits, dont La défaite de la pensée fut le premier à avoir beaucoup de succès. Cet essai ainsi que les suivants, qui se comptent en dizaines, témoignent d’une profonde cohérence et bien qu’il n’ait pas vraiment érigé un système métaphysique comme l’ont fait Platon ou Descartes, Finkielkraut a néanmoins énoncé un certain nombre d’idées construites et argumentées.

La mort de la culture

En 1987, Finkielkraut analyse déjà la crise culturelle que traverse l’Europe. Dans La défaite de la pensée, Finkielkraut consacre sa première partie à une description extrêmement fine des conflits idéologiques qui ont eu lieu entre romantiques allemands, partisans du génie national, et jacobinistes. Il va montrer par la suite que les nationalistes français antigermaniques vont en fait récupérer l’idéologie des réactionnaires allemands :

« Ainsi la haine de l’Allemagne se formule à l’aide des concepts et même des tournures employés de l’autre côté du Rhin. La passion antigermanique assure, dès lors qu’elle prend le pas sur toute autre considération, le triomphe de la pensée allemande. […] Les hérauts de la revanche ne contestent pas tant l’idée de race, que la race allemande. »

L’idéologie des Lumières va finalement triompher à l’issue de l’Affaire Dreyfus. Mais cela n’empêchera malheureusement pas l’Europe d’entrer dans l’horreur en 39-45.

Le coup de génie dans l’analyse historico-philosophique de Finkielkraut est le suivant : suite à la seconde guerre mondiale, dont Finkielkraut dresse d’ailleurs une analyse complexe dans L’humanité perdue (mais ce n’est pas notre sujet ici), les intellectuels européens ne vont pas revenir aux idées des Lumières, à savoir l’unité de l’Europe par la culture, l’universalisme, l’élévation de l’esprit par l’école etc. Non, traumatisés par le fascisme, ils vont tomber dans le piège en rétablissant une sorte de matérialisme historique, ce qui est commun aussi bien à Marx qu’aux nationalistes européens. Les anticolonialistes veulent nettoyer le passé colonialiste de l’Europe bourgeoise, parce qu’elle est bourgeoise, et combattre par le même coup le racisme ; or cet antiracisme s’avère enfermer de la même manière les individus dans leur culture et leur ôter leur liberté.

Il n’y a plus de culture, mais des cultures. Les individus disparaissent, renvoyés à leur groupe ethnique. Cela se voit de manière significative dans la nouvelle vision des œuvres littéraires :

« On ne rencontre pas deux mythes, deux rêves, deux délires ou deux confessions semblables, mais, affirment les structuralistes, ces différences ne donnent aucun droit à des jugements de valeur, puisqu’elles sont les variantes de la même activité combinatoire. Conclusion : la définition de l’art est un « enjeu de lutte entre les classes »[1] et si tel texte est sacralisé et offert à l’étude, c’est parce qu’à travers lui le groupe dominant prescrit sa vision du monde à l’ensemble social. Il y a de la violence au fondement de toute valorisation. »

De plus, l’effacement de la haute culture fait croire à la société que chacun choisit la culture de son choix, comme au self-service. Or cela est regrettable, car le rejet des structures et hiérarchies anciennes n’est souhaitable que dans la mesure où l’on donne à l’individu la possibilité d’acquérir une vraie liberté d’esprit :

« La limitation de l’autorité ne garantit pas l’autonomie du jugement et de la volonté ; la disparition des contraintes sociales héritées du passé ne suffit pas à assurer la liberté de l’esprit : il y faut encore ce qu’au XVIIIe siècle on appelait les Lumières : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéissent pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auront été brisées. »[2] […] Le despotisme a été vaincu, mais pas l’obscurantisme. Les traditions sont sans pouvoir, la culture aussi. »

La crise identitaire

En 2013 sort L’identité malheureuse, un autre grand succès de l’intellectuel français. Réduit à un tissu de positions extrémistes voire racistes, l’ouvrage suscite une nombreuse désinformation et fait sortir Finkielkraut hors de ses gongs sur plusieurs plateaux de télévision. L’image d’un Finkielkraut qui « pète un câble » se généralise. Nous allons ici résumer objectivement ce qui ressort de ce livre et qui est repris lors de son dernier essai sorti cette année.

La crise de la culture que subit l’Europe s’accompagne d’une crise identitaire, qui se ressent particulièrement en France. Celle-ci a des racines nombreuses mais nous pouvons identifier les principaux processus menant à cette situation où beaucoup de personnes n’ont plus l’impression de vivre dans leur pays.

La guetthoïsation de la société française mène à l’échec du vivre-ensemble. L’éloge de la mixité, le métissage à tout prix, remplace la cohésion nationale. Cela résulte de la mauvaise gestion d’une certaine immigration amenant des peuples aux codes culturels différents des valeurs républicaines. L’intégration faillit. Parallèlement à cela, un racisme anti-blanc est apparu, d’où l’ampleur de plus en plus marquée d’une certaine haine de la France. Finkielkraut écrit dans La seule exactitude en 2015 :

« La fureur monotone du rap ignore les individus, elle ne connaît que les « faces de craie », c’est-à-dire les représentants d’une espèce nuisible. Voici quelques échantillons de cette poésie incandescente prélevés dans le livre de Christian Godin La démoralisation et dans le numéro de L’Obs où s’exprimait Jacques Rancière. Salif : « Poitiers brûle et cette fois-ci pas de Charles Martel. La France pète, j’espère que t’as capté le concept. » Lunatic : « Vote pour emmener les porcs à la morgue. » (les porcs, comme chacun sait ou devrait savoir, ce sont les non-musulmans). Booba : « Les colons nous l’ont mise profond. A l’envers, on va leur faire. Quand je vois la France les jambes écartées, je l’encule sans huile », etc. »

L’école républicaine ne remplit plus son rôle, celui d’assurer l’égalité des chances. Avec la poursuite d’une égalité fallacieuse et la chute de l’autorité de la culture et de ses représentants, l’école n’est plus républicaine et les moins doués sont défavorisés. En effet, le concept d’égalité a changé : l’égalité visée est devenue une sorte d’égalité sociale, si bien qu’il serait par exemple inacceptable qu’un enfant ait plus de culture générale qu’un autre. L’élitisme culturel est combattu, et avec ça l’accès même à la culture se meurt. C’est le nivellement par le bas par excellence. Ce problème est consubstantiel à celui que nous allons voir maintenant.

La laïcité républicaine

L’une des spécificités de la laïcité « à la française » consiste en l’interdiction des signes religieux à l’école. Nulle exception ne devrait être justifiée à l’école pour motif de sa religion. Aucune croix, aucun foulard, aucune kippa ne doit être tolérée car, du moment qu’une musulmane peut porter un couvre-chef du fait que sa religion le prescrit mais qu’on ne peut pas porter de casquette en cours, comment justifier qu’une musulmane soit contrainte de fréquenter le cours de biologie parlant de la théorie de l’évolution si sa religion la récuse ? De même, il est impératif que Madame Bovary puisse être enseigné à tous les élèves ; la culture ne doit pas se laisser soumettre à de ridicules chimères communautaires.

De manière plus générale, l’école est en train de se transformer en cirque d’expression de soi. Cela désole Alain Finkielkraut qui, enfant, pénétrait dans un sanctuaire émancipateur où le soi n’avait pas sa place, car c’est la culture qui était au centre. En témoigne ce passage de L’identité malheureuse :

« On ne dit plus comme Alain : « L’école est un lieu admirable où les bruits extérieurs ne pénètrent point. J’aime ces murs nus. », […] on se félicite avec François Dubet […] de voir que « les murs des sanctuaires s’effritent devant la force des demandes sociales et des revendications individualistes. » Les murs s’effritent : l’actualité force les portes du temple, la liberté des Modernes s’invite dans les cours de récréation et les salles de classe, le présent ne se laisse plus mettre à distance, le quotidien ne s’oublie jamais, les envies de la vie envahissant l’institution, la société, avec ses codes, ses modes, ses marques, ses emblèmes, ses objets fétiches, ses signes d’appartenance et de reconnaissance, déferle à l’école. »

Alain Finkielkraut établit donc une opposition entre la laïcité républicaine et la laïcité libérale. Tandis que la première permet d’établir un cadre dans lequel tous les élèves doivent s’abstenir de leur expression de soi en entrant dans une école pour qu’ils puissent vivre en harmonie et apprendre, la seconde a comme seul but de reconnaître toutes les religions, et par extension toutes les identités individuelles, en laissant entrer le présent dans un lieu où devrait trôner la transmission. Le débat est donc d’autant plus complexe qu’il s’agit d’une « guerre des homonymes », de « laïques contre laïques », comme l’écrit le philosophe dans Le Livre et les Livres. Entretiens sur la laïcité. C’est dans ce même ouvrage, en dialogue avec le philosophe juif Benny Lévy, qu’Alain Finkielkraut résume son plaidoyer :

« Contre le djihadisme et contre le progressisme, je ne vois de réponse ou de salut que dans la préservation d’un espace laïque. Laïque, au sens où rien n’est écrit. »

Conclusion

D’accord ou non, nous pouvons admettre qu’Alain Finkielkraut est, plus qu’un descripteur, un décrypteur du présent : ne se contentant pas d’établir un portrait de la société comme on pourrait le faire dans un roman, le penseur français tente de viser une analyse exigente du monde dans lequel il vit en tenant compte de sa complexité. En résistant aux invectives et aux anathèmes qui sont le propre du débat d’idées contemporain, le penseur français fait sienne cette célèbre parole de Camus qui refusait le progressisme totalitaire de Sartre : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et encore moins selon ce que la droite ou la gauche décident d’en faire. Si enfin la vérité me paraissait être de droite, j’y serais. » Cela rejoint l’éditorial de la dernière édition. Félicitons-nous de la tant oubliée cohérence.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

[1] Pierre Bourdieu, La distinction (Critique sociale du jugement), Editions de Minuit, 1979, p. 50

[2] Condorcet, Rapport et projet de décret pour l’organisation générale de l’Instruction publique, avril 1792, cité in Bronislaw Baczko, Une éducation pour la démocratie (Textes de l’époque révolutionnaire), Garnier, 1982

Image : Alain Finkielkraut (© Le Figaro)

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