L’apprentissage, ce modèle de réussite

Un article de Nicolas Jutzet paru dans Le Regard Libre N° 21

Rares sont les visites diplomatiques en lien avec l’éducation qui se terminent autrement que par un flot de louanges pour notre système de formation. Rappelez-vous la promesse faite par ce cher François Hollande, soudain très enthousiaste à son retour d’une petite excursion dans notre contrée : « Nous allons lancer une opération pour soutenir l’apprentissage ». Notons également la mise en place d’apprentissages « à la mode suisse » aux quatre coins du monde, que ce soit aux USA ou encore en Inde ; bref, à l’internationale, notre formation professionnelle rencontre un large succès.

C’est évidemment flatteur que nos grands voisins prennent exemple sur le petit poucet que nous sommes, mais comprenons-nous réellement ce qui plaît tant dans notre manière d’accompagner la jeunesse durant son implantation dans la vie active ? Sommes-nous encore conscients des critères qui font de notre système une réussite enviée par delà le monde ? Et quel est son avenir ?

« La formation professionnelle permet aux jeunes de prendre pied dans le monde du travail et assure la relève en formant des professionnels et des cadres dirigeants qualifiés. Elle est orientée vers le marché du travail et intégrée au système éducatif ». En Suisse, cette voie est choisie par deux tiers des jeunes, soit une écrasante majorité. Elle permet de passer à la pratique après avoir suivi une éducation obligatoire plus axée sur la théorie. En alliant journées sur le lieu de travail et formation continue dans des centres professionnels, elle permet à chaque individu d’acquérir les armes qui feront de lui un travailleur qualifié à même de trouver son chemin et sa place dans la vie active.

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Dessin de Lucas Haussener

Dans les faits, cette formation professionnelle permet à la Suisse d’être parmi les meilleurs élèves en terme de chômage parmi les jeunes. Dans la catégorie des 18 à 25 ans, la Confédération suisse (chômage de 8.6 % au sens du BIT, moyenne annuelle 2015) prend la deuxième place du podium en Europe, juste derrière l’Allemagne. Notons que dans notre pays, la jeunesse bénéficie d’un avantage concurrentiel sur le marché du travail par rapport à la partie vieillissante de la population. En effet, plus l’on vieillit, plus le pourcentage de cotisation au deuxième pilier augmente (la prévoyance professionnelle dont les cotisations sont pour moitié à la charge des travailleurs et pour moitié à la charge des employeurs, selon le principe suivant : la somme des cotisations des employeurs doit être égale à la somme des cotisations des travailleurs).

Hommes/femmes                      Taux en pourcentage du salaire assuré
25 à 34 ans 7 %
35 à 44 ans 10 %
45 à 54 ans 15 %
55 à 64/65 ans 18 %

Ce choix politique favorise l’entrée des jeunes dans le monde du travail en venant atténuer le manque logique d’expérience des nouveaux arrivants. Malgré ce « favoritisme », le chômage des jeunes reste largement supérieur à celui rencontré dans les autres tranches d’âge du pays.

Groupes d’âges, taux de chômage au sens du BIT

15-24 ans 25-39 ans 40-54 ans 55-64 ans
8.6 % 4.6 % 3.7 % 3.9 %

Comparaison internationale

La grande incorporation de la génération montante dans la vie active est la raison principale de l’intérêt prononcé par d’autres Etats à notre égard. Dans certains pays environnants, le chômage des jeu-nes est un véritable fléau. On retrouve des cas extrêmes où l’on s’approche des 50 % (Grèce, Espagne). Déjà bien présent avant la crise financière de 2008, le phénomène s’y est accru, entraînant la moitié d’une génération dans une spirale négative. Ce glissement explique en partie la naissance de partis populistes du type Syriza ou Podemos, qui surfent sur le mécontentement populaire en brandissant des idées réductrices et populistes à même de convaincre ce pan délaissé de la nation. Le même phénomène guette la France, où la jeunesse vote massivement Front National, alors même que le chômage des jeunes y est encore « relativement » maîtrisable (24 %).

C’est donc avant tout pour sauvegarder une certaine paix sociale, et donc leur poste au pouvoir, que de nombreux dirigeants souhaitent adopter notre système de formation. Mais est-ce vraiment possible ? Malheureusement non !

Pourquoi notre modèle n’est pas transposable

Comme évoqué plus haut, en Suisse, tout est fait pour intégrer la jeunesse dans le monde du travail. On pourrait parler d’une politique favorisant les « outsiders » au détriment des « insiders ». Or, petit problème, dans tous les pays à fort chômage, c’est le contraire qui est appliqué. On sécurise l’acquis, quitte à boucler à double tour la porte d’entrée et créer de facto un chômage structurel. Seul un code du travail de tendance libérale permet une intégration « en douceur » de la relève. Dans le cas contraire, difficile d’accorder une place à l’apprentissage, qui nécessite une phase de transition durant laquelle le nouvel arrivant est une charge pour l’entreprise avant de devenir, peu à peu, un élément compétitif au sein de l‘équipe. En outre, à l’inverse de ce qui est fait dans la plupart des pays possédant un système d’apprentissage, ici les apprentis sont fortement confrontés à la réalité du monde du travail. La théorie est liée à la pratique. Ce lien garantit la capacité réelle acquise par un apprenti diplômé et fait de lui un élément « utilisable » au moment de postuler pour un « vrai » poste de travail au terme de sa formation.

Le fédéralisme si cher à la Suisse imprègne également son système de formation. Aucune formation n’est une voie de garage, pour chacune il existe une possibilité d’effectuer une passerelle pour rejoindre le niveau supérieur. Grâce à cette inter-connectivité des différents cursus, personne n’est indéfiniment « rangé  dans une case ». Cette flexibilité permet à chacun de trouver sa voie, et de rattraper une erreur de parcours ou simplement se réorienter. Cette fluidité résulte d’un processus culturel et historique qui, hormis en Allemagne, fait défaut aux peuples adjacents. Proclamer son amour pour le modèle suisse à travers de grands discours ne suffira pas, il faudra également amorcer un changement global de mentalité parmi la population pour arriver à un résultat suffisant.

L’avenir en Suisse

Bien que la situation actuelle semble idyllique, il faut rester vigilant. Plusieurs nuages sombres sont visibles à l’horizon. Dans les années précédentes, on a pu observer une radicalisation des partis politiques représentant la jeunesse de gauche qui, à coup d’initiatives populistes (initiative 1 :12, forfaits fiscaux, salaire minimum, RBI, etc.) fragilise le tissu économique. La prochaine étape pourrait être une attaque de l’apprentissage, dénoncé comme une exploitation de la jeunesse par les vils patrons à la recherche de main d’œuvre à bas prix.

D’autre part, de plus en plus de places d’apprentissage restent vacantes : 8500 en 2015, soit 3 fois plus qu’en 2007. On observe que certains métiers réputés « difficiles » ne rencontrent plus le même succès que par le passé. Dans le même temps, le nombre d’apprentis employés de commerce est, lui, largement trop grand. Ajoutons à cela que cette branche d’activité va subir d’importantes mutations dans les années à venir, en lien avec la 4ème révolution industrielle. Pas vraiment réjouissant. Par ailleurs, et le désintérêt grandissant des jeunes le confirme, l’apprentissage tend à devenir une voie respectable… pour le fils du voisin. Le nôtre, suite à nos conseils insistants, fera plutôt le lycée puis l’université. Si elle se confirme, cette attitude risque de mettre à mal l’équilibre que nous observons actuellement.

Une autre tendance menace l’apprentissage : l’augmentation absurde des tâches administratives à remplir par l’entreprise formatrice. Les rapports et cours obligatoires de formation pour les formateurs, le suivi scolaire représentent des charges insurmontables pour de nombreuses TPE ou PME. Il faut mettre un frein à cette déviance qui met en danger l’attractivité de la formation duale.

Les années à venir seront cruciales, il s’agit de faire de la Suisse un pays qui, grâce à son modèle imprégné de la réalité du terrain et du lien qui unit les différents partenaires, aura su épouser les évolutions structurelles de la digitalisation. Réjouissons-nous de créer un apprentissage 2.0 qui continuera de faire saliver nos hôtes par la stabilité qu’il amène à notre pays. Et laissons nos enfants décider seuls de leur choix de carrière !

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

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