«Septembre éternel» cherche mois de mai particulier

Les bouquins du mardiJonas Follonier

Nous faire vivre le voyage initiatique, parmi les périphéries, d’un libraire français qui ne comprend plus son époque, sous fond de révoltes populaires? C’est un pari réussi – et un Paris nostalgie – avec Septembre éternel, roman d’un homme de gauche qui – on le sent à travers la narration – a choisi de ne plus être de gauche précisément parce qu’il l’est et qu’elle ne l’est plus vraiment.

La gauche n’est plus de gauche. Ainsi pourrait-on résumer le nouveau roman de Julien Sansonnens, ancien député vaudois du Parti ouvrier et populaire (POP) et Prix Edouard-Rod 2019, qui en est à son sixième récit. Mais ce livre n’est pas que politique. Il est avant tout spatio-temporel. Ayant pour sujet la France de naguère, celle d’avant l’urbanisation galopante, Septembre éternel fait dérouler la nostalgie comme un concert sans fin de Michel Sardou. Le verbe du romancier est droit comme un i, avec le pathos et la distance qu’il sied, quoique peut-être sans la fluidité qui eût pu couronner le tout.

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Tout commence avec la mort d’un vieillard sur un banc de l’Est de la France. Un événement individuel et tragique engendrant des événements collectifs et dramatiques, ceux d’une révolte grondante des régions rurales. Ces gens, auxquels s’associe Marc Calmet, le personnage principal, voix du récit, ce sont les petits artisans, les ouvriers des villages, les égarés des périphéries. Bref, ce sont «les oubliés» de Gauvain Sers. Leurs revendications? Plus de rentes pour les aînés, plus de garde-fous à la désindustrialisation. Plus d’attention. Bref, on y retrouve un parfum de «gilets jaunes», les débordements idéologiques et physiques en moins – ce serait grave dans un essai politique, mais ici cela sert un récit déjà bien assez dodu, qui cherche moins le complexe que le vraisemblable.

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Dans le contexte de ce soulèvement, que l’auteur aime à présenter comme le souvenir d’une certaine France d’elle-même, Marc Calmet est un libraire en fin de course qui sillonne la province pour aller signer un dernier contrat dans la capitale – celui de la vente de son affaire. Curieusement, l’émotion ne réside pas tant dans le fait de rendre son entreprise, son projet bien plus qu’économique, que justement dans le fait de ne pas être triste de cette vente. Le protagoniste s’attriste de son cynisme. Disons, de sa lassitude. L’homme a supplanté l’égoïsme au civisme, ne supportant plus ce qu’est devenue la société, à savoir une non-nation faite de tribus étanches, miroirs des individus:

«L’américanisation de tout, la transformation d’une société fondée sur le collectif et la famille vers toujours plus d’individualisme, avait eu pour conséquence la fragmentation du corps social en une multitude de communautés en quête de reconnaissance, communautés ethniques, religieuses, nationales ou minorités sexuelles, appelées elles-mêmes à se scinder en sous-groupes infinis, jusqu’à laisser chacun parfaitement seul. Dans une inversion de sens typique de l’époque, le mot de « communauté » avait fini par désigner la séparation, le face-à-face d’individus se haïssant et échafaudant mille stratégies pour ne pas avoir à se rencontrer.»

Cet éloge du collectif fondé sur la solidarité d’un pays et donc d’un particularisme est sans doute l’une des grandes forces de cet ouvrage, qui n’hésite pas à user de descriptions et de retours en arrière au risque d’ennuyer le lecteur, pour mieux le faire vibrer aux moments plus décisifs du présent. Dans ce présent de la fiction, on suit avec plaisir le charme opéré peu à peu sur le libraire par une compagne de route et sa drague un peu maladroite, très humaine. La figure du beauf et celle de l’artiste s’interpénètrent en ce tableau empli de paysages et de villages, de punchlines et d’humour nonchalant.

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«La rue principale, longiligne, s’offrait des apparences de décor cinématographique: sans trop que je sache pourquoi, cet alignement d’immeubles anciens m’évoquait des villes du Nord, Dinard, Deauville ou Le Touquet, ces stations balnéaires passées de mode renvoyant aux canotiers, aux maillots de bain bouffants et aux cabines de plage. On s’attendait à découvrir la mer à l’extrémité de la rue, mais ce n’était qu’une projection de l’esprit et puis je n’étais jamais allé à Dinard, à Deauville ou au Touquet.»

Le long de la Loire, de bled en bled, de motel en mots tus, le lecteur vit en même temps que l’anti-héros ce qu’il reste de régions, dans un décor de chanson d’Eddy Mitchell, avec un zeste de Charles Trenet. Notre divorcé, qui par sa rupture souffre d’ajouter de la médiocrité aux trahisons qu’il diagnostique – «C’est la gauche qui a changé, pas moi!» – est un conservateur qui lie la sécurité aux services publics, l’écologie au respect du passé et de la beauté, et qui regrette l’avènement de l’«inclusif». Mais ce n’est pas non plus un simple réac: il y a du cœur, du positif, dans cette quête d’on ne sait quoi (d’une femme? d’une raison d’être? de mémoire?), portée par une prose entre la promenade littéraire et le roman engagé.

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Ce n’est pas un hasard si Michel Sardou est régulièrement présent dans ce livre, comme un marqueur du temps, décrit à travers le prisme d’une histoire d’amitié. Celui qui restera le chanteur de droite devant l’éternel, à tort ou à raison, mais une droite inclassable, rencontre à merveille ce livre de gauche, mais une gauche inclassable, dans ce qu’elles ont d’ADN commun: le destin collectif. Quand Julien Sansonnens écrit vers le crépuscule du roman «Depuis cinquante ans, le pays n’a cessé de perdre l’importance géopolitique, culturelle, économique et spirituelle qui avait été la sienne», l’auteur de cet article n’a pas pu s’empêcher de songer à une chanson découverte récemment grâce à un ami:

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Julien Sansonnens
Septembre éternel
Editions de l’Aire
373 pages
2021

Jonas Follonier s’entretiendra avec Julien Sansonnens ce samedi 28 août à 16h à l’espace des écrivains dans le cadre de la Fête du Livre de Saint-Pierre-de-Clages (Valais).

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