L’art, essence de la mode ?

Le Regard Libre N° 33 – Hélène Lavoyer

Nous respirons tous l’air parfumé d’une chose que nous connaissons bien : la mode. Agréable ou non, cette fragrance est chargée d’une énergie captivante, encline à créer du mouvement. Le prêt à porter a tendance à uniformiser les individus qui choisissent de s’y conformer – ou de s’y soumettre. Or, déployée au singulier, la mode est à l’origine de son pluriel, un artisanat capable de déformer les frontières des normes, de les bousculer pour mieux les faire céder. Est-elle un art ? L’arrivée au Musée des arts décoratifs, à Paris, d’une exposition consacrée à la maison Dior, ou celle dédiée à Balenciaga, remet la question sur le tapis.

Il convient d’abord de définir clairement ce qu’est l’art ; alors pourrons-nous déterminer si oui ou non, la mode en fait partie. La tâche semble d’emblée périlleuse, chacun y allant de sa propre définition, considérant l’art comme un domaine quasi sacré, que l’on ne peut décrire autrement que par un « pour moi, l’art c’est… » ou encore « je considère que l’art est… » de peur d’offenser celui qui connaît son sens réel.

Il semble cependant que l’essence de l’art consiste en l’expression, par la création et parfois même la destruction, de sentiments, d’émotions, de réflexions ou d’idées ; nous nous accordons pourtant tous sur le fait que toute création visée à exprimer quelque chose n’est pas forcément de l’art. Kant nous disait que « l’art, ce n’est pas la représentation d’une belle chose, mais la belle représentation d’une chose. » Pour prendre l’exemple des peintres, ils ne pourraient donc créer de l’art qu’à la condition que l’œuvre finie soit belle, d’un beau indiscutable, universel et intemporel.

L’activité artistique dans la mode

C’est lorsque les temps ont avancé vers une conception moderne de l’art que les frontières de ce domaine, jadis rigides et closes, sont devenues confuses ; c’est ainsi que des artistes, tels que Marcel Duchamp, ont pu faire passer le ready-made pour un art. Le spectre de « ce qu’est l’art » s’est élargi, et la belle représentation dont nous parlait Kant peut être celle d’une intériorité, ou s’éloigner drastiquement de l’objet représenté.

De cette façon, la vision moderne de l’art a permis de redéfinir le rôle de l’observateur de l’œuvre : le spectateur devient acteur par la subjectivité qu’il acquiert ; c’est précisément en ce point que la haute-couture semble s’approcher d’un art « moderne ». L’acheteur d’un vêtement le portera orné de bijoux ou de couleurs, dont la sélection lui est propre. La pièce vivra donc encore, et ne sera terminée que par celui qui la portera. Il est même possible, et c’est ici une autre dimension commune à l’art et à la mode, qu’une mode brise une norme ou influence les mœurs – tels les habits plus confortables et pratiques de Chanel ou les tailleurs féminins d’Yves Saint-Laurent, qui se sont avérés être de grandes armes dans le processus d’émancipation de la femme.

Le couturier serait-il donc un artiste ? Lorsque nous nous penchons sur la mode de prêt-à-porter, c’est évident que non : il s’agit de suivre les modes créées par les grands couturiers afin d’enregistrer un bénéfice maximal. La liberté créatrice de l’habilleur est donc ostensiblement restreinte, pour ne pas dire effacée. Par contre, les designers de mode peuvent, selon leur bon plaisir, jouer avec les formes, les couleurs et les grandeurs à la façon du peintre ou du poète, qui utilisent images et symboles. Ainsi, le créateur Issey Miyaki est un exemple spectaculaire de cette liberté artistique.

La question financière

Cela a été dit plus haut : l’intention première du prêt à porter est de vendre, d’écouler massivement un stock avant le début de la saison suivante. Si la haute-couture est plus libre dans sa dimension créatrice, le couturier a tout de même grand intérêt à vendre ses créations s’il désire vivre de son métier. L’un des buts de la mode, c’est donc de faire de l’argent.

Le sursaut de rejet est quasi inévitable : comment l’un des objectifs de l’art pourrait-il être l’enrichissement ? Le sacré associé aux pratiques artistiques – ainsi qu’aux œuvres en découlant – empêche nombre de personnes de le considérer comme « une machine à sous ».

L’œuvre, en réalité, se doit d’être née d’une nécessité, d’un appel intérieur si fort et si noble que l’on ne pourrait considérer l’argent comme le moteur de cette exigence. Impossible cependant de fermer les yeux sur la fortune que certains artistes ont pu amasser ou la pauvreté que l’on aurait bien souhaité épargner à un autre. En vérité, la production artistique doit être une passion. La possibilité de vivre de cette dernière déshonorerait-elle alors l’artiste ?

L’éphémère de la mode

La silhouette de la mode en tant qu’art se justifie et s’affirme à présent. Mais comme nous le fait remarquer la chaîne YouTube NART dans sa vidéo « La mode est-elle le 10ème art ? », le caractère éphémère de la pratique nous empêche de lui tracer un contour précis ; la mode est une industrie qui change vite, très vite, et ces bousculades soudaines et furtives rendent effectivement compliquées l’observation et l’admiration de ces œuvres que doivent être les pièces des grandes maisons de couture. Divers vêtements ou styles ont cependant su entrer subrepticement dans l’histoire et dans l’inconscient collectif, à la façon des dix robes « Mondrian » d’Yves Saint-Laurent ou celle « drapée » de Diane von Furstenberg.

C’est sur la définition de la mode donnée par Jean-Jacques Picart, consultant mode et produits de luxe, que va s’achever cet article : « La mode, je crois, est inhérente à la nature humaine. C’est l’art de se parer pour paraître, peut-être, d’une manière plus séduisante que celle avec laquelle les autres vous percevraient sinon. C’est une manière à la fois de vous raconter, de vous mettre en valeur, de séduire, ou, en tout cas, d’obtenir une harmonie dans l’échange avec les autres. Ce n’est pas simplement pour être plus beau, ou belle, que la mode existe. C’est pour nous permettre d’exprimer qui nous sommes – qui nous croyons être du moins – et autoriser la perception la plus juste de qui nous sommes. C’est une manière de servir l’être dans le paraître. »

Ecrire à l’auteur : lavoyer.helene@gmail.com

Crédit photo : © nefertamu.tripod.com

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