Archives par mot-clé : esthétique

« Mandy », psychotique et psychédélique

Neuchâtel International Fantastic Film Festival – Jonas Follonier

Présenté en première suisse à la dix-huitième édition du NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival), Mandy est le deuxième long-métrage du réalisateur George P. Cosmatos. Il met en scène un couple heureux, mais déjà bizarre, reclus dans une maison en bois au milieu d’une forêt : Red, un gaillard attendrissant (incarné par l’excellent Nicolas Cage) et Mandy, une femme qui rêvasse (interprétée par Andrea Riseborough). Vous la trouvez un peu « hippie », un peu « spirituelle » ? Vous n’avez encore rien vu. Car les fous de Jésus qui vont soudain se pointer dans cet endroit reclus et brûler vive cette dernière sous les yeux de son conjoint sont d’un tout autre type.

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« L’Ile aux chiens », une œuvre d’art complète

Les mercredis du cinéma – Virginia Eufemi

Japon, dans un futur proche. Tous les chiens de la ville de Megasaki souffrent de la grippe canine et de la fièvre de la truffe, des maladies apparemment contagieuses pour l’homme. Le maire Kobayashi décide alors d’isoler – littéralement – ces chiens sur une île abandonnée où sont déversés tous les déchets de la ville. En guise de gage, le maire y envoie son propre chien, Spots. En six mois, l’île se peuple de tous les chiens de la ville, tous mystérieusement atteints de cette fièvre dangereuse. Ici, leurs journées se déroulent entre une bagarre pour un sac poubelle et la remémoration de leur passé domestiqué, jusqu’au jour où atterrit sur l’île un petit pilote à la recherche de son meilleur ami à quatre pattes.

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« Unicórnio », un film unique

Festival International de Films de Fribourg – Jonas Follonier

« Es-tu triste ?
– Non, je suis seule. »

En 1818, quelque deux mille Suisses dont huit cents Fribourgeois ont traversé l’Océan pour aller fonder Nova Friburgo, une ville importante actuellement dans l’Etat de Rio de Janeiro. Deux cents ans plus tard, le Festival International de Films de Fribourg (FIFF) a décidé de mettre notamment le Brésil dans ses pays d’honneur. Ce pays recèle un cinéma important, et le premier film que nous avons vu pour notre couverture du festival est l’un d’entre eux : Unicórnio. Continuer la lecture de « Unicórnio », un film unique

« Vers la lumière » : entre perte et oubli

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

« Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux, et qui s’apprête à disparaître. »

Un homme entre dans un cinéma. Il place des écouteurs dans ses oreilles. « Testo, testo », dit la voix émanant des écouteurs, en japonais. Silence et obscurité. Le champ s’ouvre sur une rue japonaise. Misako Ozaki (Ayame Misaki) décrit en son for intérieur les événements qui s’y déroulent et les personnes la peuplant à l’instant. Un par un, tous passent sous le regard de la jeune femme. Et puis seule la voix. Dans une petite salle de bureau, nous retrouvons alors Misako et comprenons sa frénésie descriptive ; elle est chargée de créer le texte d’audiodescription d’un film. Continuer la lecture de « Vers la lumière » : entre perte et oubli

L’art, essence de la mode ?

Le Regard Libre N° 33 – Hélène Lavoyer

Nous respirons tous l’air parfumé d’une chose que nous connaissons bien : la mode. Agréable ou non, cette fragrance est chargée d’une énergie captivante, encline à créer du mouvement. Le prêt à porter a tendance à uniformiser les individus qui choisissent de s’y conformer – ou de s’y soumettre. Or, déployée au singulier, la mode est à l’origine de son pluriel, un artisanat capable de déformer les frontières des normes, de les bousculer pour mieux les faire céder. Est-elle un art ? L’arrivée au Musée des arts décoratifs, à Paris, d’une exposition consacrée à la maison Dior, ou celle dédiée à Balenciaga, remet la question sur le tapis.

Il convient d’abord de définir clairement ce qu’est l’art ; alors pourrons-nous déterminer si oui ou non, la mode en fait partie. La tâche semble d’emblée périlleuse, chacun y allant de sa propre définition, considérant l’art comme un domaine quasi sacré, que l’on ne peut décrire autrement que par un « pour moi, l’art c’est… » ou encore « je considère que l’art est… » de peur d’offenser celui qui connaît son sens réel. Continuer la lecture de L’art, essence de la mode ?

L’éthique du raffinement

Le Regard Libre N° 21 – Adrien Faure

Les valeurs nous meuvent. Elles déterminent nos émotions et nos émotions déterminent nos actes. Par exemple, c’est parce que je pense que la liberté est une valeur importante que je ressens de l’indignation lorsque je vois la liberté d’individus violée. L’indignation (émotion) m’incite ensuite à vouloir mettre fin (acte) à la violation de la liberté (valeur). Parce que les valeurs jouent un rôle crucial dans notre vie en guidant nos actes, il convient de nous demander : quelles valeurs devons-nous adopter dans notre vie pour nous réaliser en tant qu’individus ?

La multiplicité et la diversité des individus rend difficilement envisageable l’idée qu’il existe une éthique, un code moral, adapté à tous. J’ai tendance à penser qu’il existe des types d’individus (et peut-être aussi des phases de vie) pour lesquels certaines valeurs seront plus valables que pour d’autres. La clef réside probablement ici dans la comparaison de différentes éthiques de vie pour que chacun puisse se construire au mieux en sélectionnant ce qui lui correspond. En réfléchissant sur quelles étaient les valeurs les plus importantes pour moi, j’en suis venu à considérer une valeur peu commune (en tout cas rarement considérée, il me semble) : le raffinement. Essayons un peu d’explorer ce que l’on pourrait dire sur cette valeur (considérez cet exercice comme une improvisation intellectuelle – de la même façon qu’au théâtre les comédiens improvisent parfois, je m’élance sur la scène le cœur à nu sans souffleur ou texte prédéfini). Continuer la lecture de L’éthique du raffinement

Qu’est-ce qu’une œuvre musicale ?

Le Regard Libre N° 18 – Jonas Follonier

La philosophie, telle que nous l’entendons ici, aime poser des questions et y apporter des réponses rationnelles. De nombreuses questions philosophiques commencent par « Qu’est-ce que… ? ». Dans ce genre d’entreprises, il s’agit de chercher le genre de réalité que possède la chose que nous étudions, de faire une ontologie. Le présent article vise à proposer une ontologie de l’œuvre d’art, et plus spécifiquement de l’œuvre musicale.

Nombreuses sont les théories proposant une ontologie de l’œuvre d’art. La première d’entre elles, la plus primaire dirions-nous avec retenue, est la théorie physicaliste. Celle-ci identifie l’œuvre d’art à un objet possédant des propriétés physiques. Essayons de penser comme les physicalistes. Deux objets physiques s’offrent alors à nous pour décrire la réalité d’une œuvre musicale : ou bien celle-ci est identique à une partition, ou bien elle est identique à une interprétation.

Prenons la première hypothèse et voyons les problèmes qu’elle pose. Premièrement, si la partition de La Bohème était détruite, cela voudrait dire que cette chanson d’Aznavour serait détruite : cela est absurde. Deuxièmement, une œuvre musicale s’écoute, tandis qu’une partition se lit. Ensuite, à quelle partition faudrait-il identifier une œuvre musicale pour laquelle il en existe plusieurs ? Si c’est à son manuscrit, cela impliquerait que les personnes qui ont eu la chance de voir le mansucrit connaissent mieux l’œuvre en question que les autres. Une telle possibilité est invraisemblable. Continuer la lecture de Qu’est-ce qu’une œuvre musicale ?