Sébastien Meier et les nuits lausannoises

Le Regard Libre N° 35 – Nicolas Jutzet

Quelle bonne nouvelle ! Son troisième livre est dans la lignée des deux précédents. Haletant par sa trame et touchant par la profondeur, parfois perturbante, des personnages. L’auteur démontre une fois encore qu’il est capable de traiter avec talent de thématiques difficiles, sans tomber dans le pathos et la simplification à outrance. Après Les ombres du métis et Le Nom du père, place à L’Ordre des choses.

Il y est question de maladie physique et psychique, de drogues, de prostitution, de relations libres et de bien d’autres choses. Souvent caricaturés et ostracisés, ces thèmes deviennent, sous la plume de l’auteur suisse romand, banals et captivants. Si mal nommer les choses ajoute du malheur au monde, mal en parler fait au minimum pareils dégâts.

Par une approche avoisinant une réalité presque vécue, Sébastien Meier permet à son lecteur d’apprivoiser ces différents mondes, sans pourtant forcément en connaître les codes. Il démontre à l’occasion que la littérature romande peut rester séduisante en se donnant pour cadre la campagne lausannoise ou même les recoins les plus perdus de la partie francophone de notre pays. Mais avant de revenir sur ce nouvel ouvrage, une rétrospective s’impose. Retour en quelques lignes sur l’œuvre du jeune écrivain.

Les ombres du métis

On y découvre l’entier de l’univers de l’auteur. Sombre, mais si attachant. Sous forme de confidences, l’inspecteur Paul Bréguet, qui s’affirme rapidement comme le personnage principal, se livre. Se délivre même. On comprend son parcours, ses réussites et surtout ses échecs. Encore balbutiante, la narration se perd parfois aux limites de la vulgarité par l’exposition répétée de certains rapports charnels et de la violence occasionnellement et terriblement malséante par le détail donné à l’acte, mais elle tient par la qualité de la pensée globale et la richesse du contenu. D’autant plus que ce besoin farouche de choquer s’atténue avec le temps et laisse du répit au lecteur.

On s’attache par ailleurs, gentiment mais sûrement, au jeune métis Romain Baptiste et à ses fragilités, qui paradoxalement le rendent fort. Fort désirable du moins. Fort désiré. C’est certain. On voit l’inspecteur se perdre ; lui, l’homme pourtant si fort, se brise. Brut de décoffrage, ce premier épisode laisse entrapercevoir l’entier du potentiel de la plume, tout en dévoilant une suite de pulsions encore tenaces de la jeunesse fougueuse que l’on soupçonne se cacher derrière le texte.

Le Nom du père

L’ambition de ce deuxième volet est très claire : élargir l’horizon. En sortant de sa zone de confort, l’auteur démontre qu’il est capable d’échapper très vite à tout soupçon de paresse entraînant la tendance à être monothématique. Mêlant sentiments moraux et haute finance, en passant par la profondeur et la bassesse de l’humanité toute entière, l’auteur nous expose de manière explosive la vie non soupçonnée, et sûrement quelque peu fantasmée, de l’univers secret de la Suisse, et notamment de son élite.

Ici encore, c’est l’inspecteur Paul Bréguet qui est aux commandes, plus vraiment de sa vie, mais du récit. On se prend au jeu de comprendre cet homme qui, malgré l’âge, semble encore si perdu, à la recherche de ses repères, de son passé et même de son futur. On s’énerve parfois de l’approche manichéenne de certains sujets, économiques et politiques. Mais on reste subjugué par le mélange des ingrédients qui, au final, permettent une saine digestion de l’ensemble de l’œuvre. Le rythme reste palpitant, la suite est logique.

L’Ordre des choses

Comme le bon vin, la littérature de qualité se bonifie avec l’âge. Voici venu le temps de la récolte. Par sa construction à la charpente solide et l’ultime complexité des héros esquissés, c’est une fin en apothéose qui est livrée. Après le changement de décor thématique, on remarque ici une volonté de s’attaquer en profondeur à de nouveaux héros. On se prend de pitié pour Jacques-Edouard, petit fils de bourgeois en dérive qui finit par se relever, lassé de correspondre aux clichés que nous connaissons tous. Lassé d’être, parfois, mais lassé de subir, surtout.

Paul Bréguet, d’ordinaire si présent, laisse de l’espace à d’autres personnages, qui s’épanouissent et se plaisent dans le rôle de l’acteur qui prend la lumière, sans toujours la supporter. Ici encore, certaines thématiques reviennent. Intérêt poussé pour la psychologie et l’état psychiatrique des personnages, pour leur vie sexuelle, aussi, toujours débridée, ou presque. Le fantasme de l’argent roi, qui couronne avant de couper des têtes. Le tout dans ce même décor vaudois qui permet au lecteur de s’identifier facilement. Quoi de mieux qu’un train régional pour nous faire aimer la Suisse, franchement ? Le monde de la nuit et ses excès sont également de la partie. Mais toujours avec un recul qui évite la chute dans le précipice de l’abus de langage et du jugement puéril. On flotte dans le récit, on observe sans juger. On se questionne sur le dénouement, sur une suite et simplement sur le plaisir de ces lectures qui permettent d’aérer l’esprit, tout en donnant à réfléchir. Et on regrette de les avoir terminées.

Au final, chaque ouvrage de Meier peut se lire sans qu’on ait feuilleté le précédent. Les retours en arrière permettent de comprendre sans trop de dommage le passé des différents personnages et l’évolution historique des divers récits. Toutefois, pour apprécier l’évolution de la plume de l’auteur, il est hautement recommandé de lire l’entier de l’œuvre, dans l’ordre. Faire connaissance avec les intervenants, se passionner puis s’énerver de leur caractère. Regretter l’un, puis l’oublier après avoir découvert l’autre. Prendre peur devant la violence du récit, et s’attendrir face à la profondeur et la douceur d’un simple dialogue. L’univers de Sébastien Meier est paradoxal, bipolaire, mais ô combien fascinant. Une nouvelle fois, après Elisa Shua Dusapin et son remarquable Hiver à Sokcho ou L’infini livre de Noëlle Revaz, les Editions ZOÉ démontrent toute leur capacité à détecter les talents montants de  notre région. Réjouissons-nous de cette vitalité.

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Crédit photo : © Migros Magazine

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