Stephan Eicher au Théâtre de Beausobre

Le Regard Libre N° 37 – Alexandre Wälti et Hélène Lavoyer

Sur la scène en pagaille où se mêlent instruments et confettis, quelques chaises désordonnées attestent d’un remue-ménage nocturne. Près du jukebox, un homme semble dormir sur un banc. Une guirlande d’ampoules de couleur pend par-dessus lui. Sur les notes d’un accordéon automatique, une deuxième personne entre en scène, balaie les confettis entre une échelle et une flopée d’instruments. Le tuba est posé au milieu de la scène, un trombone patiente avec deux guitares électriques près du piano et l’indispensable batterie attend au fond à droite.

La scène ressemble à un lendemain de carnaval dans un bistrot où s’est endormi un dernier client. C’est assez à l’image de la musique balkanique du Traktorkestar, bordélique et folle, qui partage l’affiche avec Stephan Eicher et la beatboxeuse Steff La Cheffe. A entendre les sifflements et le tonnerre d’applaudissements qui le portent sur scène, on pourrait croire à un public adolescent devant l’idole du moment. Mais à cinquante-sept ans, l’homme a déjà fait ses preuves et rassemble un public fidèle depuis son album de 1983, Les Chansons Bleues. Des Alémaniques et des Romands se tiennent là, dans le vaste Théâtre deBeausobre, prêts à danser et chanter.

Un spectacle plutôt qu’un simple concert ?

Un membre du Traktorkestar s’affale sur un siège, porte un micro à l’ancienne à sa bouche et annonce le début du spectacle. Les premières notes de Déjeuner en paix résonnent sous le toit de bois du Théâtre. Quelques personnes l’entonnent à la suite de Stephan Eicher qui s’est finalement réveillé de son sommeil – lui qui n’a rien enregistré de neuf depuis 2012. Il n’est pas encore tout à fait à l’aise au milieu de cette joyeuse fanfare. Un musicien harangue la foule, pousse le saxophoniste et embête le tromboniste. Trois instants qui résument la complicité de l’ensemble de la troupe.

L’intense cohésion entre tous les musiciens d’abord, puis avec Eicher lui-même, se remarque à diverses occasions et nous emporte encore dans l’insouciance et ses bonheurs. L’évidence de cette entente transparaît aussi par des moqueries, des taquineries et des rires francs, manifestes même depuis notre balcon sur la droite du théâtre ; et puis par des espiègleries verbales, musicales, jouées, lancées d’Eicher à ses musiciens et à son public.

D’une furie passagère, l’ambiance devient intimiste grâce au piano auquel Eicher doit son absence, puisqu’il l’étudie actuellement. Il se dévoile avec des titres tels que Rivière et Etrange, deux nouveaux textes offerts par son ami de toujours, l’écrivain Philippe Djian. Nous retrouvons le grain de voix d’Eicher qui ressemble à ces mots que l’on pourrait glisser dans l’oreille d’un ami proche pour le réconforter. Dans la tonalité bleutée des notes du piano qui s’enchaînent, retombe parfois cet accord, « l’accord le plus triste qui puisse exister », nous dit l’artiste ; un ré mineur sombre, vibrant.

Retour à une tornade festive

La suite ? L’explosion musicale intervient au moment de l’arrivée de Steff la Cheffe sur scène. La MC et beatboxeuse descend des travées, secoue l’orchestre devenu moins festif, apporte tout l’univers urbain de sa musique et s’immisce à merveille dans les sonorités joyeusement bordéliques du Traktorkestar. Le show est relancé. Les confettis sont lancés. La magie de la mise en scène opère.

La jeune femme entonne son célèbre Ha ke Ahnig avec un entrain contagieux et ravit la salle de sa présence féminine. Plus impressionnants encore sont les passages de beatbox qu’elle effectue avec toute l’attitude que l’on peut espérer dans la pratique d’un tel art. Les jeux de lumière évoquent les ambiances moins feutrées des boîtes de nuit. Même Eicher se lâche, saute et danse. Toute la troupe s’amuse de plus belle, jusqu’à la sortie de scène de l’orchestre qui défile dans les escaliers au milieu du public debout. Un dernier duo Eicher-Steff enchante les oreilles et le cœur d’une douce mélancolie.

Un authentique réinventeur de mélodies

Envolés tous les sanglots qui nous sortaient du cœur à l’écoute des deux artistes : place, pour la dernière partie, à la frénésie toute particulière des « au revoir » et à la joie communicative. Encore une fois, l’équilibre entre musique intimiste et festive témoigne d’un remue-ménage musical qui trouve son apogée au moment du second rappel. Le Traktorkestar redescend alors les escaliers de la salle pour rejoindre Stephan Eicher et Steff La Cheffe. Ensemble – la salle s’y joint aussi –, ils chantent Hemmige.

Ce titre du mythique parolier bernois Mani Matter communique un dernier sursaut d’énergie à tous les acteurs de la salle. Au contact des cuivres du Traktorkestar et des rythmes endiablés de Steff La Cheffe, l’art, si propre à Eicher de réinventer continuellement sa musique, se voit sublimé. L’homme à la moustache, tout de blanc et de noir vêtu, se lâche à présent complètement, gesticule, encourage les musiciens et les invite à jouer plus fort. Comme s’il avait trouvé sa place dans l’orchestre et qu’il ne voulait plus quitter la scène.

L’humour et l’insolence que Stephan Eicher a proposé tout au long du spectacle galvanisent une dernière fois le public et l’ensemble de la troupe. Pour ceux qui le découvrent pour la première fois, le chanteur bernois est plus habillé d’honnêteté que de tissu. Sa franchise, sa spontanéité, lui assurent l’authenticité d’un musicien singulier pour lequel les frontières linguistiques n’ont aucune importance.

Ne restent plus que les voix du public : « Stephi ! Stephi ! Stephi ! »

Ecrire aux auteurs :
alexandre.waelti@leregardlibre.com
helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo : © Daniel Infanger pour le Théâtre de Beausobre

Laisser un commentaire