Michael Jakob : sa vision des potagers urbains

Hélène Lavoyer – Le Regard Libre N° 40

Les questions environnementales et alimentaires débattues aujourd’hui dans le monde entier ne s’évaporeront pas d’elles-mêmes. Plus que jamais, critiquer les moyens déployés par les populations et les gouvernements en en dégageant les aspects concrets et positifs est tout aussi nécessaire que de les remettre en question. C’est ce que nous avons fait, en allant rencontrer Michael Jakob, professeur en architecture du paysage à l’HEPIA (Genève). Dans le charmant salon de thé Chez Quartier, rue Voltaire, il a répondu à nos questions et posé un regard différent, parfois même opposé, à nos conceptions préalables du potager urbain ainsi qu’à sa représentation dans les sociétés occidentales. Un entretien riche en questionnements.

Hélène Lavoyer et Lena Rossel : Pouvez-vous nous parler de l’histoire du jardin en Suisse ?

Michael Jakob : La Suisse a une histoire des jardins particulière, parce que c’est un pays qui n’a pas vraiment une tradition aristocratique. Il n’y a pas, comme dans d’autres pays, d’énormes jardins de représentation – à l’inverse de l’Italie, de la France et de l’Angleterre. La grande tradition suisse est plutôt à chercher auprès des jardins paysans, dans le canton de Berne par exemple. Ce sont plutôt des jardins démocratiques, à la portée de tout le monde. Certes, aux XIXe et XXe siècles, on trouve des jardins hôtels ou des jardins urbains importants et cela constitue toute une panoplie intéressante, mais le cas de la Suisse est différent des autres pays européens de façon évidente. 

L’intérêt pour le jardin est-il uniquement utilitaire ?

Le jardin n’a que rarement été un lieu désintéressé, purement esthétique. Il faut attendre très longtemps pour qu’en Suisse on ait des jardins de luxe, qui fonctionnent comme des lieux de représentation. Cela diffère vraiment des autres traditions. Il y a quelques exceptions, bien sûr.

D’où vient la dimension relaxante, parfois presque méditative du jardin ?

En réalité, c’est un concept très moderne et très bourgeois que celui de « relaxation ». Dans le monde paysan, dans le monde de la nécessité, on utilise un lopin de terre de la meilleure façon possible afin de l’exploiter de façon intelligente. C’est une attitude typiquement aristocratique ou, en Suisse, bourgeoise de dire : « J’ai une vie stressée, et j’utilise le jardin comme un lieu de bien-être. » Ce n’en est pourtant pas un à l’origine. Par contre, bien que je ne parlerais pas de « relaxation », en Italie par exemple, on trouve déjà aux XVe et XVIe siècles des jardins qui sont des lieux de bien-être, de fête, de libertinage, de promenades et de plaisirs physiques et sensuels. 

Le bien-être est-il tout de même une conséquence quand on s’occupe d’un jardin ?

Il est clair que tout jardin procure à celui qui l’aime et ne doit pas trop y travailler une certaine forme de bien-être. Je pense cependant que cette catégorie de « bien-être » est relativement moderne. Certes, les antiques parlaient déjà du bien-être qui émane de la possession d’un jardin – Horace, Sénèque, Pline – mais là, on parle de jardins qui étaient tout de même de très grandes propriétés romaines, et on parle de happy few, qui avaient certainement des esclaves et des jardiniers qui préparaient le jardin. C’était alors évidement bon d’être là, dans le jardin, d’entendre de la musique et de faire la fête tout en étant avec ses amis. Cependant, on parle là de jardins aristocratiques et d’une mince élite qui utilisait ces espaces comme un espace de liberté et d’inspiration, certainement aussi de bonheur.

Passons du jardin au potager urbain : quelle différence y a-t-il dans la signification ou la représentation ?

Un jardin peut avoir beaucoup de significations et d’utilisations. Il peut s’agir d’un jardin complètement esthétique, donc sans aucune utilité, ou bien de jardins uniquement utilitaires. Par définition, le potager urbain est un type de jardin consistant en une exploitation agricole qui se masque de jardin ; on n’appelle par conséquent pas ça une ferme, ou une fabrique de légumes, mais un « potager », car le but du potager est de produire des légumes et des fruits tout en lui donnant une forme de jardin. D’ailleurs, le potager modèle, c’est déjà le potager du roi à Versailles. On sait que Louis XIV a voulu avoir un potager, et son potager a en quelque sorte ennobli le potager tout court. Jusqu’à ce moment-là, c’était quelque chose de secondaire, un caractère inessentiel des jardins. Voilà pour l’histoire du potager.

En qu’en est-il actuellement ?

Le potager urbain, de nos jours, c’est un autre problème. C’est-à-dire qu’il s’agit d’une invention extrêmement récente, des trente ou quarante dernières années, et d’un épiphénomène qui découle du désir de retour à la nature. Il me semble lié à cette religion de la nature qui nous entoure et qui fait que nous aimons tout ce qui est « bio », ce qui semble authentique ou vert dans un monde où rien n’est authentique ni naturel. La nature, nous l’avons perdue ou transformée depuis bientôt deux mille ans, modifiée de fond en comble, détourné les rivières et rasé les montagnes. Nous exploitons tout. Plus nous sommes allés loin dans la modification de la nature, plus nous avons rêvé d’une sorte de bout de nature qui serait réellement naturel. Face à la crise des religions et de la plupart des valeurs, l’idéologie de la nature apparaît comme la « dernière valeur ».

Il y a une origine politique à cela, également.

Absolument. Tout cela émane tout de même du mouvement écologique des années soixante et septante aux Etats-Unis, qui plus tard devient le « mouvement vert ». Je dirais aussi que ce phénomène n’est point innocent ; que cela ne tombe pas du ciel, il y a des raisons à cela. Dans la société capitaliste tardive de ces décennies, nous sommes allés extrêmement loin dans ce qui est de l’exploitation démesurée de la nature, et de là naît le désir d’y revenir. C’est donc, symboliquement, une sorte de laboratoire du retour à la nature possible au sein même de la ville. Nous continuons à vivre dans la ville, c’est là que tout se passe, nous aimons la ville malgré tout, mais nous voulons avoir dans cette ville des poches de nature. Il s’agit presque d’une sacralisation de la nature, avec toute les contradictions qui en découlent.

Le potager serait-il un retour à la foi ?

Je ne parlerais pas de retour à la foi, mais de remplacement de la foi par une autre. Le remplacement des formes traditionnelles religieuses par une nouvelle religion  plus « légère », mais permettant une sorte de contact immédiat avec ce qui est admiré et vénéré. Dieu, lui, est lointain, et il est possible de douter de son existence. La religion de la nature est donc une sorte d’idéologie sensualiste qui passe par les sens et le contact direct avec la terre. Ce que la religion et le désir de nature ont en commun, c’est le fait qu’il s’agit de deux idéologies ; la première est très ancienne et liée à la transcendance et à la métaphysique, et possède un système de valeurs permettant de tout expliquer. Au moment où ce système est entré en crise – au plus tard au siècle des Lumières – il a été remplacé notamment par ce « tout nature » qui nous invite à nous ressourcer, à nous trouver nous-mêmes, à nous penser.

La fonction du potager urbain n’est donc pas de nourrir la population.

Prenez une ville : Genève, 200’000 habitants. Il faudrait avoir des champs énormes en ville ou dans ses environs pour nourrir la population. Or nous avons en Suisse une loi de protection du paysage et du territoire, qui fait que 80% du territoire genevois est agricole et que l’on ne peut rien y faire d’autre que de l’agriculture. Il y a des communes où le mètre du terrain coute 3’000 ou 4’000 francs suisses, alors que le terrain agricole coûte 1 ou 2 francs. Dans ces cas-là, on a un terrain agricole suffisant, sauf qu’il n’y a pas assez de gens qui veulent y cultiver. On pourrait faire des potagers à l’infini autour de Genève, alors pourquoi faire ça dans des villes, là où le foncier est cher ? En termes d’occupation du sol, je trouve cela assez aberrant et illogique.

Qu’en est-il de la ville en tant qu’espace commun ?

Le potager en ville, c’est quelque chose qui fonctionne pour cinq, dix ou quinze personnes. Justement parce qu’une ville est un espace commun, elle doit rester un espace pluriel. Si je le réduis à un jardin potager, je réduis la pluralité des espaces utilisables et je fais une sorte de monoculture. Un potager urbain est également presque toujours anti-économique, anti-écologique et souvent anti-esthétique. Peut-être que quelqu’un préférera la beauté du vide à celle d’un potager. Tout le monde ne rêve pas d’être entouré de salades, et alors, pourquoi devrait-on suivre cette mode, alors qu’il s’agit là de la volonté d’une très mince couche de la population ? Il est également clair que c’est un phénomène de mode, qui a ses racines idéologiques. Il y a donc quelque chose d’inauthentique dans cela, un peu comme le tatouage. Personne ne fait un tatouage pour soi. Quand bien même quelqu’un dit : « Je me tatoue pour moi », c’est absolument faux. Le phénomène, les formes et le langage du tatouage sont préétablis, tout provient de la société.

Justement, ce développement actuel et cette sorte de mode ne constituent-ils pas une sorte de contestation de cette société qui devient de plus en plus industrielle ? 

Il s’agit d’une contestation symbolique. Nous pouvons trouver des potagers urbains partout : à Barcelone, par exemple, il y a une belle place où se trouve un carré avec de la salade, de la sauge, du romarin, etc. Très bien, on a du romarin en ville, mais même en Catalogne et même dans une ville comme Barcelone, si l’on sort une demie-heure, on trouve de l’agriculture, des champs, du romarin ou encore du basilic. Il n’y a donc pas besoin de potagers urbains. Pour moi, c’est un ersatz et cela détourne l’attention des vrais problèmes et des vraies questions, qui sont : « Que mangeons-nous ? » et « Quelle est la qualité des aliments ? » Nous mangeons mal et nous mangeons malsain, c’est là que se situe le vrai problème. Le potager urbain est alors une sorte de couverture et de pseudo-solution face à un monde très compliqué et globalisé où justement ce genre de localisme est un leurre. C’est pour moi une impasse, un pur phénomène de façade, et je ne vois aucun argument viable. 

L’EPER a mis en place des potagers urbains comme « espaces d’intégration », où un migrant et un habitant de la ville s’occupent ensemble d’un potager. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que tout processus d’intégration est totalement bienvenu. Les migrants et réfugiés sont « cachés », à Genève aussi. Tout processus d’intégration est bienvenu, que cela passe par les jardins potagers ou autre chose, l’important est que ce soit fait.

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

Cet entretien a été réalisé dans le cadre d’une étude universitaire sur les potagers urbains et mené en tandem avec Lena Rossel.

Crédit photo : © Una Montagna di Libri

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