«Destins d’ici», témoignage d’une époque pour mieux réfléchir à l’avenir

Les bouquins du mardi – Alexandre Wälti

Sans prétention, écrire une vie. Le projet de Bertil Galland est simple. Et quelle vie! L’homme de lettres romand a publié huit tomes aux éditions Slatkine. Destins d’ici: Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle conclut une série de livres passionnants et protéiformes. L’éditeur et journaliste revient sur une époque en la racontant à travers le destin de plusieurs personnages autant anonymes que publics. Un contenu qui fait réfléchir à l’époque que nous vivons.

L’écriture est fluide. Nous sentons immédiatement que Bertil Galland a passé une grande partie de sa vie à écrire et qu’il aime passionnément les mots. Nous le savons puisqu’il nous l’a confié au début du mois de novembre. Le grand entretien qu’il nous a accordé sera publié dans la quarante-sixième édition de notre revue imprimée en janvier 2019. C’est pourquoi nous avons souhaité aborder son dernier ouvrage avant de lui donner la parole.

Bertil Galland écrit comme un homme passionné par les personnages qu’il décrit et dont il fait les portraits d’un chapitre à l’autre. La famille de l’ex-conseiller fédéral Georges-André Chevallaz cohabite ainsi avec l’homme de médias Jacques Pilet, la première conseillère fédérale de l’Histoire suisse Elisabeth Kopp, «l’arbitre des arts» Frank Jotterand et le conseiller national Jean-Pierre Pradervand. Ces derniers partagent les pages avec Denis de Rougemont, Max Frisch, Charles-Ferdinand Ramuz, Maurice Chappaz ou encore Jean-Pierre Vouga. Sautiller entre les destins de ceux qui font politiquement la société et ceux qui la pensent est le fil conducteur de Destins d’ici.

Si certaines de ces personnalités ne vous évoquent rien, vous apprendrez à connaître leurs engagements et leurs particularités au fil des pages. Là est toute la réussite de Bertil Galland! Créer des ponts entre les époques pour tenter de mieux les comprendre. L’ouvrage semble en ce sens profondément humaniste dans la mesure où l’Humain est toujours plus important que le personnage public ou le penseur. Le point de vue est intéressant et totalement assumé, comme le suppose Bertil Galland dans le prélude.

«Sur la Suisse, ces mémoires d’un journaliste ne sont pas offerts en ouvrage d’Histoire mais en recueil d’histoires où s’esquisse le portrait d’un pays. Rencontres et entretiens, des gens les plus modestes aux conseillers fédéraux, suggèrent comment notre Confédération disparate a traversé le XXe siècle. Je n’ai vécu en adulte que sa deuxième moitié, impliqué dans les médias avec des pics d’intensité. J’ai appartenu à la rédaction de 24 heures pendant vingt-six ans. J’ai travaillé pour Le Nouveau Quotidien durant les sept ans de sa parution et tente de restituer en ces pages l’esprit qui anima cette aventure. Il éclaire la crise où se débat aujourd’hui l’ensemble de la presse.»

L’écriture est souvent légèrement romancée en respectant toutefois à la lettre le souci de vérité et de vérification des sources si propre à un journaliste, comme le prouve notamment certains entretiens que l’auteur inclut sans séparation manifeste dans le défilement des pages. Ce choix traverse Destins d’ici et confère à l’esquisse d’un «portrait du pays» une tonalité toute particulière. Le style n’est donc pas oublié. Il surgit généralement comme des lignes éclairantes au milieu d’un portrait tel que celui de Jacques Pilet.

«Jacques Pilet me faisait penser au dompteur qui fait légèrement claquer l’extrémité de son fouet devant le museau de ses fauves. Il n’aimait pas voir les têtes de ses rédacteurs dodeliner. Il ne songeait jamais à punir mais, par crainte d’endurer son mépris, on se redressait. Il nous inspirait jusqu’à ces petites réussites de l’information qui offrent au lecteur, déployant son journal le matin au-dessus de la fumerole d’un espresso, un plaisir doublé.»

– A paraître bientôt sur notre site: la critique de Polonaises de Jacques Pilet –

Cette capacité de passer d’une écriture proprement informative au plaisir d’évoquer certains personnages, publics ou amis, donne le rythme à l’ouvrage entier. Bertil Galland l’a segmenté en cinq parties allant du plus particulier au plus général. Il commence par raconter «trois histoires pour pénétrer en Suisse» et termine par des «géométries secrètes de la Suisse».

L’auteur consacre notamment des pages plus réflexives à la question européenne et à celle des médias. La première a trouvé une réponse initiale avec la votation du 6 décembre 1992 et refait à nouveau débat actuellement sous une autre forme. La seconde n’a jamais été autant d’actualité que depuis l’apparition alarmante des fake news. Ce constant va-et-vient, entre l’époque que décrit Bertil Galland et la nôtre, forme un terreau passionnant pour réfléchir à l’avenir que nous souhaitons bâtir.

Une lettre de Bertil Galland à Jean-Philippe Leresche, professeur à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne, introduit l’ouvrage; un extrait dit mieux que tout son intention principale avec ce huitième tome:

«J’ai usé de libertés artistiques apprises, je l’ai noté dans le texte, par l’exemple de Kokoschka sautillant autour de l’homme qu’il peint et capable ainsi de conférer vie à son pinceau. Ou de Mahler, beaucoup écouté pendant que je tapais sur mon clavier, choquant ses auditeurs viennois en faisant soudain surgir des airs populaires de sa Moravie natale, ou des profondeurs insolites en de belles structures classiques. C’est un salut à Chappaz et à ses poèmes d’A rire et à mourir

Ecrire à l’auteur: alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo: © Alexandre Wälti pour Le Regard Libre


Bertil Galland
Destins d’ici: mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle
Editions Slatkine
2018
227 pages

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