«Les chatouilles» ou la pédophilie montrée à l’écran

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Un ami de la famille, qui s’en méfierait? Gilbert est un bon type, plaisantin, travailleur, attentionné, surtout envers Odette, la petite. Elle a des yeux d’ange, des cheveux dorés. Elle prend des cours de danse et se rêve grande danseuse étoile. Gilbert est tellement «fier d’elle». Au point que, lorsqu’il se retrouve seul avec elle dans sa chambre, il va lui proposer un jeu étrange. «Et si on jouait à la poupée, Odette? Mais en vrai. Toi, tu serais la poupée, et moi, la petite fille. Va enlever tes habits dans la salle de bain.» Et le cycle infernal des «chatouilles» est lancé. On parle d’une fille de huit ans.

Ce genre de scènes atroces se répètent à petite dose dans Les chatouilles. Elles nous montrent comment peut agir un pédophile pour arriver à ses fins, la perversion psychologique qui accompagne ce processus de prise de pouvoir sur l’enfant et le sentiment de culpabilité qui s’emparera de ce dernier. Des images très difficiles à voir face à un écran de cinéma. Surtout quand on prend réellement conscience – et le film fait bien de le rappeler dans sa notice de fin – qu’un enfant sur cinq en Europe est victime de violences sexuelles.

Il serait faux de vouloir faire la critique de ce long-métrage dans l’optique artistique habituelle, et une certaine parcimonie s’impose. Il faut tout de même souligner qu’un grand travail sur la forme est à saluer: la musique, ou plutôt le silence, tout comme la photographie épousent parfaitement le propos, chargé d’une tension omniprésente. Une esthétique symbolique sert aussi la composante rédemptrice de l’intrigue, qui propose un va-et-vient entre des flashbacks mettant en scène la petite Odette et l’enfer qu’elle vit, et le présent où Odette adulte apprend peu à peu à dire son traumatisme et à guérir de ses fêlures mentales, qui l’ont menée à la déchéance de la drogue et à la mauvaise compréhension du sexe.

Cette atmosphère pesante n’empêche cependant en rien au spectateur de rire à plusieurs reprises, car le film présente aussi ses moments plus comiques. Fait qui n’était pas gagné. Deux personnages en particulier apportent de la chaleur à ce drame, le professeur de danse Madame Maloc (Ariane Ascaride) et celui qui va aider Odette adulte à affronter son passé, l’attendrissant Lenny (Grégory Montel). Dans le revers tragique de l’histoire, en dehors du violeur, le personnage détestable de la mère incarné par la talentueuse Karin Viard apporte au film une descente de plus au royaume des Enfers, puisque le refus de croire aux propos enfin formulés par sa fille, ou leur banalisation, donnent simplement envie de vomir et de pleurer.

Mais c’est la réalité inacceptable du viol pédophile que l’on retient avant tout de ce film, la gorge nouée, en sortant de la salle obscure. Comme si l’on sortait de sa chambre d’enfant où l’ami de nos parents nous violait. Car oui, Les chatouilles montre que ce drame peut arriver à n’importe qui, que le pédophile est souvent celui dont on ne se doute pas, et que le pas qui consiste pour les victimes à raconter ce qui leur est arrivé demande une force mentale inouïe. Alors même que leur bourreau est coupable d’avoir volé leur vie, ce sont les victimes qui se sentent le plus coupables. C’est cette terrible donnée psychologique qui reste la chose la plus difficile à accepter quand on se confronte au sujet. Un certain cinéma nous y invite, et il nous marque à jamais.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Praesens-Film

Les chatouilles
France, 2018
Réalisation: Andréa Bescond, Eric Métayer
Scénario: Andréa Bescond, Eric Métayer
Interprétation: Andréa Bescond, Cyrille Mairesse, Pierre Deladonchamps, Karin Viard, Clovis Cornillac
Production: Les Films du Kiosque, France 2 Cinéma, Orange Studio
Distribution: Praesens-Film
Durée: 1h43
Sortie: 14 novembre 2018

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