La chose à faire est de lire Antoine Vuille

Jonas Follonier – Les bouquins du mardi

La nécessité de sortir des calendriers intérieurs pour s’ouvrir aux autres et au monde. Tel pourrait être le thème reliant les quatre nouvelles parues sous le titre Les choses à faire, que publie le jeune auteur Antoine Vuille aux Editions L’Age d’Homme à Lausanne.

Ils s’appellent Martin, Amandine ou Sophie et ont leurs petits débats intérieurs. Le temps de quatre brèves nouvelles d’une vingtaine de pages chacune, Antoine Vuille, né à Boudry en 1989, fait des éternelles «choses à faire» sa première œuvre littéraire publiée. L’incipit en dit long sur l’auteur: il s’agit pour le personnage de réfléchir à une manière d’organiser sa bibliothèque, ce qui fait écho à l’intellectuel qu’est Antoine Vuille, actuellement en train d’effectuer une thèse en philosophie. Une entrée en matière qui fait aussi penser au Soldeur de Michel Field.

De philosophie, il en est absolument question dans ce recueil de nouvelles, quoique l’auteur tienne à me signifier au téléphone qu’il existe «un continu radicalement différent entre ce qu’on peut faire en tant que philosophe et ce qu’on peut faire en tant que romancier». Certes, mais il n’en demeure pas moins que certaines grandes questions se retrouvent en arrière-fond des quatre nouvelles. C’est d’ailleurs une citation de Bertrand Russel qui sert d’épigraphe à l’ouvrage, et que tout un chacun gagne à relire après avoir terminé la lecture du livre. Tant elle en résume parfaitement le propos.

Antoine Vuille ne me contredit pas lors de notre discussion amicale et anticipe ma prochaine question tout en assurant la transition avec ce qui précède: le style lui-même se veut philosophique, dans la mesure où il reflète une volonté d’éviter toute ambiguïté. Antoine Vuille revendique une «écriture explicite», correspondant parfaitement à l’expérience de lecteur qui fut la mienne. Le langage est simple, fluide, direct, univoque. On le déguste comme on déguste un roman d’Ernest Hemingway. Ou de Marguerite Duras. D’ailleurs, l’auteur mentionne à plusieurs reprises le nouveau roman dans les dialogues ou les pensées de ses personnages. Un de ses modèles littéraires?

«Le nouveau roman est effectivement l’une de mes sources d’inspiration», me confirme Antoine Vuille. «C’est historiquement le premier mouvement à avoir eu pour ambition de capter l’intérieur de l’humain. Cette littérature me parle beaucoup, mais je crois avoir un style plus classique.» Sans conteste, son écriture est indéniablement traditionnelle et conventionnelle. Ce qui n’empêche cependant en rien la beauté de la langue. Au contraire, la simplicité et l’authenticité, valeurs que recherchent les participants de ces quatre nouvelles, sont d’autant plus appréciées qu’elles ont été trop souvent dédaignées chez les écrivains. Petit extrait:

«Il se répétait qu’il n’était certes pas le genre de garçon avec qui Vanille dansait, mais que son esprit était infiniment plus fin et plus profond que celui de Yanis ou de n’importe quel fêtard. Il se persuadait qu’il était un artiste et qu’une reconnaissance mondiale l’attendait. S’il ne trouvait pas sa place dans une soirée comme celle-ci, c’est parce qu’il avait mieux à faire. Son génie lui commandait de grimper patiemment vers de plus hauts sommets. […] Consolé par son projet, l’humeur noire de Colin s’apaisait. Bien sûr, la soirée avait été frustrante. Cependant, elle aboutirait à la création d’une œuvre et c’était là le plus important. Quand on est artiste, ce qui compte n’est pas ce que l’on vit, mais ce que l’on crée, décréta l’adolescent. C’est l’art qui donne son sens au vécu.»

Il y a quelque chose de très camusien dans ce passage, célébrant l’art comme but de la vie et résolution du cycle de l’absurde. Albert Camus, un autre mi-philosophe mi-écrivain, qu’Antoine Vuille reconnaît avoir beaucoup lu quand je viens sur le sujet. Il est d’ailleurs intéressant de voir comment se poursuit ce passage. Nous nous trouvons à la fin de la nouvelle «Postures», un mot qui en dit long sur l’histoire – je déteste parler des histoires, car mieux vaut que vous les découvriez vous-mêmes – et l’adolescent qui a exprimé une certaine distance et une certaine supériorité vis-à-vis des fêtards n’en reste pas là. Son humeur débouche effectivement sur un autre élément constitutif des réponses à l’absurdité de la vie et qui forge le dernier cycle des œuvres de Camus: l’amour.

«Il comprenait maintenant qu’il n’était qu’un imposteur, que ses grandes ambitions n’étaient que des rêveries qui berçaient sa frustration. Il n’était finalement rien de plus qu’un adolescent fantasmant sur une fille à qui il n’avait jamais eu le courage de parler. S’il avait pu choisir, il aurait préféré être Yanis; ses gribouillis valaient infiniment moins que l’attention de Vanille.»

La critique complète sera disponible dans Le Regard Libre N° 52, en commande ici.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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