«Le Daim»: un mauvais OCNI – objet cinématographique non identifié

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

Un vrai exercice de style n’assure pas l’exercice d’un vrai cinéma. Il n’assure pas même un vrai film. La preuve en est ce Daim qui est à vomir et qui se rapproche bien davantage de la vidéo que du film. Quentin Dupieux n’est pourtant ni un réalisateur dénué de talent, ni un artiste sans esprit. Sans parler de son acteur principal, l’immense Jean Dujardin, l’un des seuls acteurs français actuels à se hisser au niveau de la reconnaissance internationale.

Un absurde qui n’a pas de sens

Mais rien n’y fait: quand l’exercice prétendument créateur prend la place de l’art cinématographique, d’un scénario, d’une histoire, il ne reste plus qu’à constater les dégâts. Débâcle d’un film qui s’aventure sur les routes de l’absurde sans réussir à donner du sens à son absurde. Bizarre de vouloir donner du sens à ce qui est censé ne pas en avoir, n’est-ce pas?

Oui, paradoxal. Il le faut cependant. Parce que sinon, on ne réalise pas un film. Face à l’absurde, la seule réponse à prononcer est celle du silence. Alors forcément, quand Albert Camus écrit L’Etranger, il doit déroger à la règle en mettant des mots sur l’absurde de l’existence de Meursault. Quentin Dupieux lui ne fait qu’enchaîner une suite d’images autour d’un semblant de trame. Georges (Jean Dujardin) s’achète un blouson 100% daim, avec lequel il parle, avec lequel il a un rêve: être le seul homme à porter un blouson. Pour ce faire, il tue les personnes qui portent un blouson, et se filme en pleine action pour réaliser par la même occasion un film.

Un film sans impact

On reprochera ma sévérité envers cet OCNI – objet cinématographique non identifié – en disant qu’un scénario n’a pas besoin de développements à rallonge pour avoir un impact. Mais force est d’admettre que Le Daim n’a eu, en tout cas sur moi, aucun impact! Je suis désolé, mais ce film ne fournit aucun amusement, aucune réflexion, aucun plaisir esthétique, aucun sentiment. J’ose la thèse de la paresse.

Quentin Dupieux s’est cru génie avant de l’être par un travail plus sérieux. Jean Dujardin, quant à lui, se la pète dans ses monologues où il se prend pour le nec plus ultra de l’interprétation au cinéma. Il a beau être doué et excellent dans la plupart de ses rôles. Là, il est juste inintéressant et pénible. Adèle Haenel, dont on loue la prodigieuse tendresse dont elle fait preuve dans son rôle, ne vaut pas mieux.

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Rien à voir avec Au poste!

Tant de défauts qui n’ont rien à voir avec Au poste! (2018) du même réalisateur, interprété par Benoît Poelvoorde. Un film jouant avec l’absurde également, mais avec un absurde qui sait communiquer quelque chose. Qui sait faire rire, comme La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco nous fait rire. Qui est intelligent et savoureux, par sa farandole de jeux de mots et de manipulations du langage. Un absurde qui a du sens!

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Néanmoins, les projets et les références du Daim se laissent tout de même remarquer. Ce qui, à mes yeux, ne sauve pas le film pour autant. La musique passe de la flûte du Grand Ouest au notes spontanées et douteuses du film d’horreur. Oui, d’accord, et alors? Le personnage serait en fait un grand fou schizophrène. Oui, on a compris; n’y aurait-il cependant pas eu une manière plus délicate d’aborder le sujet? Quentin Dupieux parle en fait un peu de lui-même lorsqu’il montre son personnage essayant pitoyablement de réaliser un film. Oui, mais en fait on s’en fout.

Et bien sûr, le réalisateur fait référence au long-métrage de Michael Cimino Voyage au bout de l’enfer – un chef-d’œuvre pour le coup – qui donne aussi à un daim blanc un statut tout particulier. Or, outre le plan de face au daim blanc, je ne vois pas beaucoup de liens entre les deux films. Il s’agit donc sans doute de l’une de ces références très pédantes et sans pertinence dont usent les gens qui veulent exposer leur culture.

La mort banalisée

Si l’on s’avance sur la dimension philosophique de cette réalisation, il y a de quoi hurler. Nombres de critiques élèvent Le Daim quasiment au niveau de l’essai, tant on y disserte sur la folie, la solitude, l’obsession, le consumérisme. Tu parles! Philosophiquement, il n’y a qu’un point dans ce film digne d’intérêt et profondément agaçant: le rapport à la mort. Le personnage principal tue à coups d’hélice de ventilateur transformée en machette sans se poser de question. Gratuitement.

Un mort, deux morts, trois morts, etc. Pas de cris, pas de larmes, pas de sens. Du sang qui gicle. Des gens qui meurent, comme ça. Et on ose le terme de comédie? Traiter la mort de cette façon est indécent. Cinéma n’est pas morale, certes. Mais cette banalisation n’en doit pas moins être considérée comme mauvaise et dégoûtante. Peut-être que certains trouvent ça hilarant et excitant. Tant mieux pour eux. Moi, je pleure; quand la vie est réduite par une telle bêtise irresponsable au statut de néant.

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Malgré tout, il n’y a pas à baisser les bras devant Quentin Dupieux. Parce que cet homme polyvalent nous a déjà prouvé son intelligence et son talent. Il ne reste plus qu’à attendre son prochain film. Sans daim et sans blousons, s’il vous plaît! Et peut-être que l’on se sentira un peu moins idiot et moins seul face à un cinéma qui n’en est pas un, dans une salle qui devient soudain austère et triste.


Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Praesens-Film

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