À Paléo, Hubert-Félix Thiéfaine a fêté dignement son anniversaire musical

Paléo Festival 2019 – Jonas Follonier

Sous les Arches de Paléo, l’inégalable Hubert-Félix Thiéfaine a assuré un spectacle digne de ses quarante ans de carrière. Admiration totale de la part des fans comme des nouveaux. Au-delà de l’homme et de l’œuvre, une prestation hic et nunc comptant sur des musiciens époustouflants et une belle tracklist.

Il fallait le faire: commencer son concert-anniversaire par ce fameux 22 mai qui s’avère être une blague dans sa discographie. Mais Thiéfaine avait effectivement deux raisons d’ouvrir son nouveau spectacle avec ce titre: il s’agit de la chanson la plus monstrueusement ironique, absurde et drôle qu’on ait jamais écrite; quant à sa musique, elle a de quoi séduire tout mélomane. Un chef-d’œuvre bien trop méconnu qui exprime à quel point Mai 68 – en tout cas pour l’artiste – fut vécu comme un non-événement. De ce mouvement de société, on en fait tout un plat. Alors autant faire un plat de ce morceau! Messieurs dames, à vos écouteurs:

Et avant de continuer cet article, je ne résiste pas au plaisir de vous partager intégralement les paroles de cette bombe musicale sortie dix ans après les (non-)événements dans le premier album de l’artiste, Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s’émouvoir (1978):

«22 mai 1968
Trois heures de l’après-midi
Le printemps qui refleurit
Fait transpirer le macadam
Sur l’autoroute de l’Ouest
Un séminariste à moto
J’ai bien dit à moto
Roule à toute allure vers un point non défini
Sur le porte-bagages
Le Saint-Esprit qui jusque-là
Etait resté bien sagement assis
Se coince soudain l’aile gauche
Dans les rayons de la roue arrière
Ah! Ah! Ah! (Trois fois)
Le séminariste perd le contrôle de sa motocyclette
Et vient percuter de plein fouet(te)
Un pylône garé en stationnement illicite
Sur le bas-côté de l’autoroute
A ce même moment un Chinois de Hambourg
Déguisé en touriste américain
Au volant d’un cabriolet de 22 chevaux
Immatriculé en Espagne
Se dit qu’il lui faut porter secours à ce séminariste
Mais bientôt cette idée lui paraît ridicule
Etant donné:
Petit a: qu’il ne roule pas sur la même autoroute
Petit b: qu’il n’est pas au courant de cet accident
Et ce fut sans doute
L’événement le plus important de ce mois de mai!»

Et l’événement le plus important de ce Paléo, j’aimerais tant écrire que c’est ce concert qu’a donné Thiéfaine ce vendredi 26 juillet 2019. Mais, petit a: le festival dure encore jusqu’à dimanche – et nous allons continuer à le couvrir jusqu’au bout des ongles. Petit b: je n’ai de loin pas assisté à tous les concerts (étant donné que c’est impossible). Et, petit c: je dois avouer mon péché de subjectivité. Que cela soit dit une bonne fois pour toutes: aujourd’hui, chaque journaliste se permettant un jugement de valeur est aussitôt taxé de prêcheur d’opinions, voire de blogueur. Or, tout être humain juge en permanence. Heureusement, ces insultes atteignent rarement leurs cibles, elles seraient plutôt presque à les honorer. Pour autant, prétendre détenir non pas la vérité mais un jugement appuyé sur la question du meilleur concert du festival ne saurait trouver écho parmi vous. Je m’en abstiens donc. Surtout que j’ai adoré découvrir The Bears of Legend grâce à une belle âme de la rédaction.

Alors, que dire? Tout d’abord, que le jurassien français Hubert-Félix Thiéfaine s’est imposé en quarante ans de carrière comme le plus grand rockeur-poète francophone et que ce concert l’a démontré. Les fins connaisseurs savent à quel point il est difficile d’allier le rock fourni à la poésie française étoffée, déjà rien qu’au niveau technique: faire ressortir une voix qui manie allitérations et assonances sur fond de guitares électriques saturées, c’est tout un programme. Puisque ça m’arrive d’essayer, je peux vous confirmer que c’est encore plus difficile en live qu’en studio. Ensuite, élément sur lequel le public est unanime: le groupe accompagnant Thiéfaine était rodé à la perfection. On retiendra en particulier l’originalité du saxophoniste basse, à l’aise Blaise, qui faisait l’exploit de donner un air de fête à un univers pourtant baudelairo-dépressif.

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Aussi, la scénographie fut remarquée. Les musiciens étaient à leur poste au sein d’une mise en scène basée sur la symétrie et l’élégance. A l’orgue côté cour répondait le piano côté jardin. A la guitare électrique côté jardin, la guitare électrique côté cour. Aux deux violoncellistes qui se lançaient des sourires complices, correspondaient l’homme à la basse bleue et un gratteux qui avait tout l’air d’être le fils du coupeur de joint. Au centre, surélevée, la batterie, au son magique. Et devant, bien sûr, l’auteur-compositeur-interprète. Du méticuleux et du sobre, au service de la musique et des textes. Thiéfaine tout craché.

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Et puis, nous finirons comme le concert a commencé: les titres surprenants. L’artiste nous en a fourgué à souhait. Deux ou trois, cela suffit. C’est même déjà beaucoup pour un concert strictement limité à 1h15 et qui célèbre quarante ans de chansons. Alors, outre le susdit 22 mai, nous avons pu (re)découvrir l’électrisant Stalag-tilt – Dieu que ça fonctionne bien pour faire se déhancher les spectateurs – et cette très drôle chansonnette Enfermé dans les cabinets (avec la fille mineure des 80 chasseurs) célébrant l’amour dans les cabinets avec des filles mineures – bonjour le politiquement incorrect – et encore mieux interprétée par un homme qui a pris de la bouteille. Et qui est désormais bien majeur, dans tous les sens du terme.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Paléo / Lionel Flusin

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