Le panache de Cyrano en De Gaulle et Samuel Paty
Deux figures liées à la République et au roman national français: le général de Gaulle et Samuel Paty. Photo: Pathé / Les Kiosques du Monde
La Bataille de Gaulle et L’Abandon, deux films qui semblent se répondre et perpétuer une longue tradition française: celle qui consiste à sublimer les perdants magnifiques.
Charles de Gaulle et Samuel Paty. Le général qui a instauré la Cinquième République et le professeur assassiné pour ses idéaux. Ce n’est qu’une coïncidence si La Bataille de Gaulle et L’Abandon se partagent l’affiche. Tisser un lien entre ces deux films est néanmoins tentant au regard du contexte politique actuel: la France se déchire autour de ses idéaux fondateurs, des politiciens de tous bords se réclament de la République, de ses slogans, de ses traditions, de ses héros. A ce titre, tant Charles de Gaulle que Samuel Paty sont des figures auxquelles on se réfère pour asseoir sa légitimité politique.
Deux films, deux héros: celui, de guerre, qui a sauvé la dignité d’une nation humiliée, et l’ordinaire, considéré «mort pour la France», tant il semble insupportable qu’il soit mort pour rien.
Chacun incarne, à sa manière, un archétype culturel qui remonte en tout cas à Cyrano de Bergerac: lorsque le héros au nez péninsulaire d’Edmond Rostand est présenté au public en 1897, le pays se déchire autour de l’affaire Dreyfus et se remet à peine de l’humiliation de Sedan, débâcle sanglante qu’Emile Zola attribue à l’incompétence et l’intransigeance morale des dirigeants militaires qui ont une guerre de retard.
Du reste, la guerre de 1870 perpétue une longue tradition nationale, des batailles de Crécy (1346) et d’Azincourt (1415) à la ligne Maginot et «l’étrange défaite» de 1940 chroniquée par l’historien Marc Bloch. L’héroïsme du soldat français est sans cesse sacrifié aux ordres de dirigeants ineptes et/ou orgueilleux, sous les flèches des archers anglais, dans la boue des steppes russes, sous les balles des fusils prussiens ou les chars de la Wehrmacht.
Le panache, ou la gloire du vaincu
Cyrano devient une figure rédemptrice pour une nation humiliée, qui trouve en lui un héros au panache et à la gloire d’autant plus sublimes que son courage est inutile, sa bravoure désuète, son sacrifice vain. A l’acte V, scène VI, Cyrano s’écrie:
«Que dites-vous?… C’est inutile?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès!
Non! non! c’est bien plus beau lorsque c’est inutile!»
Le biopic sur De Gaulle souligne le côté donquichottesque de ce général sans renommée, sans commandement, sans armée, cherchant désespérément à se faire entendre de Churchill et de Roosevelt et à maintenir l’illusion que la France n’est pas vaincue. La grandiloquence de la mise en scène contraste avec le personnage qui se veut flamboyant, mais qui est aussi un peu gauche, un peu absurde.
L’Abandon aborde l’absurdité du sacrifice avec plus de sobriété: le film déroule l’engrenage qui a mené à l’assassinat sanglant d’un simple enseignant, exécuté par un fanatique qui ne le connaissait pas et qui est passé à l’acte à cause d’un mensonge. Le film déploie un style presque documentaire pour éviter la dramatisation de l’histoire, mais cherche à transmettre un message rassembleur, fraternel, universaliste, bref: une certaine idée de la République.
Le cinéma français a l’art de s’inviter à des moments-clés du débat politique avec des films historiques qui viennent bousculer les certitudes des uns ou avancer les idées politiques des autres: La Grande Illusion de Jean Renoir a été censuré en France occupée pour «antipatriotisme» et déclaré «ennemi cinématographique numéro 1» par Goebbels qui haïssait son message de paix et de fraternité universelle. La Bataille d’Alger de Gillo Pontecorvo a été banni pendant un temps des salles sombres en France pour son portrait impitoyable des affres de la décolonisation, tandis que Le Chagrin et la Pitié est venu briser le mythe gaulliste de la France résistante.
Reste à savoir si L’Abandon ou La Bataille de Gaulle auront le même impact culturel, à une année d’élections présidentielles qui s’annoncent comme un point de rupture.
Tous les mois, notre critique cinéma Jocelyn Daloz explore le septième art dans son contexte socio-historique.
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