la rencontre avec l’œuvre

Le Regard Libre N° 70Vinciane Vuilleumier

Série «Hors cadre», épisode 1

Chaque mois, l’artiste peintre Vinciane Vuilleumier explore la thématique de notre rapport aux images et aux espaces de l’art. Que se passe-t-il en nous quand nous rencontrons un objet esthétique? Comment comprendre cette relation qui a tout de l’idylle secrète quand elle est sincère? Adieu, pédanterie et institutionnalisme des musées. Bienvenue dans le premier épisode d’une folle série qui donne un autre sens au titre de votre magazine, Le Regard Libre.

«Je continuerai la poursuite, la recherche des illusions merveilleuses. Il faudrait plusieurs vies pour en épuiser la fascination. Peut-être n’en faudrait-il pas moins pour parvenir à les évoquer si simplement que le lecteur oublie qui parle, les paroles elles-mêmes, et atteigne d’un trait au bonheur?» (Philippe Jaccottet)

Les contours sont flous, aujourd’hui, mais le cœur de l’image se présente encore avec toute sa force: il me suffit de fermer les yeux pour que surgisse dans un élan vif ce voile de lumière qu’elle tient d’un bras léger au-dessus de sa tête, ce voile double qui capture la lumière en créant l’ombre, qui se détache comme un arc incandescent sur la muraille végétale qui clôt l’horizon.

Je l’ai contemplé si souvent, ce tableau d’Edmond de Pury. J’ai visité et revisité cette grande salle silencieuse du Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel où il se tient – dans un angle, certes, mais c’est une question de perspective – magnifiquement encadré par l’enfilade des portes qui nous attend sur la gauche, lorsqu’on a gravi l’imposant escalier que surplombent les trois peintures murales de Léo-Paul Robert. Oui, c’est un moment précieux, cet instant presque insignifiant de l’arrivée à l’étage. Le corps est légèrement échauffé par l’effort, on franchit un seuil et l’esprit est encore dans l’état antérieur à la décision cruciale: poursuit-on la visite par la gauche ou par la droite? On tourne la tête pour évaluer les options, et les siècles de culture écrite occidentale nous invitent machinalement à lire l’espace de gauche à droite – c’est bien naturel, n’est-ce pas? 

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Et là, tout soudain, cette enfilade magnifique, cette perspective centrale où le point de fuite est habité par une œuvre, une œuvre humble, mais lumineuse, une œuvre triplement encadrée. Et ce geste très simple de l’agencement spatial, ce geste qui invite le regard et crée une rencontre à distance, met en scène une durée spécifique: la durée du corps qui choisit de se rapprocher, de franchir un premier seuil, de traverser une première salle en oubliant de regarder ailleurs – ce corps habité tout entier par le regard aimanté, par le regard qui veut voir mieux – de franchir un nouveau seuil pour se rendre enfin au pied du tableau, face à lui, dans cette distance minime qui laisse entrevoir la possibilité d’un véritable échange, d’un dialogue intime. 

Interprétation libre du tableau d’Edmond de Pury «Printemps de la vie. Venise», 1891, MAHN. © Vinciane Vuilleumier pour Le Regard Libre

Ce geste, donc, incarne pour moi l’immense champ de possibles dans la réflexion sur l’espace de l’œuvre. Il n’est jamais anodin. Il est parfois, trop souvent, le grand oublié de la rencontre entre le visiteur et l’œuvre. Mais un espace qu’on a oublié de prendre en compte n’est pas un espace neutre – ce n’est toujours seulement qu’un espace oublié, et la rencontre se fait tant bien que mal, conditionnée toujours par l’absent. 

Le visiteur n’est pas un esprit. Le visiteur est un corps. Le musée n’est pas une interface, c’est un milieu. Prendre en compte tout ce dont le corps fait l’expérience lorsqu’il se présente face aux œuvres, tous ces détails insignifiants que l’esprit, à la recherche parfois frénétique d’informations – de contenus linguistiques – décide d’oublier dans la configuration consciente qu’il construit de son expérience, c’est là une mission que j’aime: et dans les récits que ma plume proposera, les récits de mes rencontres, j’essaierai autant que possible d’offrir au lecteur cette sensibilité aux multiples dimensions, aux innombrables modalités de la rencontre avec l’art

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Lorsque je visite un musée, j’aime créer des saillances: sauter d’une œuvre à l’autre en parcourant les salles d’exposition ne m’intéresse pas – je fais déjà bien trop défiler de choses sur mes interfaces numériques. Le défilement est la temporalité de l’instantané; pour qu’un contenu soit instantané dans une succession, il faut qu’il soit autre que celui d’avant – articulons cela un peu mieux, la temporalité de l’instantané est définie par la succession de l’autre incessant. Cette temporalité est utile au quotidien, dans différents contextes et pour différentes fins. Dans l’espace du musée, cependant, je privilégie une temporalité définie par le maintien du même: corporellement, cela peut se traduire par la position assise sur un banc – quel bonheur trop rare de trouver des bancs dans les salles du musée! Le banc, cette matérialisation de la pause, offre au corps la durée, et cette temporalité surgit à l’occasion d’un banc et vient rompre le parcours linéaire du corps qui transite dans l’espace, d’une œuvre au cartel à l’œuvre suivante.

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Le banc, donc, comme opérateur spatial, propose la durée d’un arrêt. Et c’est à l’occasion de ces arrêts – de manière privilégiée mais non pas exclusive – que la magie peut opérer: quand le regard se pose dans la durée sur une même œuvre, alors l’image touche au plus profond, au-delà de la pensée verbalisée qui manipule les informations, elle touche à l’imagination. Quelle que soit la quantité, maigre ou riche, d’informations historiques mises à disposition sur une œuvre – on est souvent du côté maigre, mais c’est tant mieux, à mon avis – l’imagination peut faire des miracles. Comment? En jouant d’associations.  

A suivre…

Ecrire à l’auteure: vinciane.vuilleumier@leregardlibre.com

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