Archives de catégorie : Philosophie

La corrosion de l’utile

Le Regard Libre N° 40 – Giovanni F. Ryffel

Depuis que l’on vit dans la société du spectacle, nous assistons à une telle banalisation de la pensée que le langage, censé la véhiculer, s’en trouve lui-même galvaudé. Les mots sont utilisés à tort et à travers pour signifier des concepts toujours plus vagues, mais qui vendent bien. Le concept d’utilité, ainsi que les notions qui lui sont attenantes, subissent le même sort, d’autant plus qu’elles sont le fer de lance d’une propagande de la consommation à laquelle les industries ne peuvent guère renoncer. Peut-être pourrions-nous tenter d’y voir plus clair.

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La musique : du silence à la mystique

Le Regard Libre N° 39 – Giovanni F. Ryffel

Parmi les expériences musicales, il en est une particulièrement intense : celle du sublime. Une expérience qui s’apparente à celle de la vision mystique, sans pour autant prétendre au même degré de perfection ni de participation à la divinité. Cependant, l’expérience de ce sublime est possible à travers la musique… pour qui veut bien l’entendre.

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Qu’est-ce que le mal ?

Le Regard Libre N° 36 – Loris S. Musumeci

La question est grave. Les philosophes s’y sont écorchés. Ce qui pose la difficulté majeure pour une interrogation d’une telle ampleur, c’est son mystère inépuisable, le sentiment de frustration qu’elle provoque à ne jamais pouvoir y apporter une réponse satisfaisante. L’article se limitera donc à quelques réflexions, inspirées de maîtres.

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Fabrice Hadjadj, un penseur du sexe et de l’écologie intégrale

Le Regard Libre N° spécial « Ecologie : pour un revirement intégral » – Loris S. Musumeci

Fabrice Hadjadj est connu comme le philosophe juif au nom arabe et de confession catholique. Auteur de nombreux essais et œuvres littéraires, le penseur dirige également l’Institut Philanthropos à Fribourg. Il s’intéresse depuis quelques années à l’écologie, thème auquel il est parvenu par le biais de réflexions sur la chair, la sexualité et la famille. Rencontre. Continuer la lecture de Fabrice Hadjadj, un penseur du sexe et de l’écologie intégrale

Solitude, nous es-tu bénéfique ?

Le Regard Libre N° 35 – Hélène Lavoyer

Les fêtes de fin d’année sont l’occasion, pour beaucoup, de se retrouver en famille ou entre amis ; de mettre sous le tapis rancœurs et regrets ; de partager, d’offrir, de célébrer nos communautés. Pour certains, cependant, point de cadeaux sous le sapin ou de messages sur le répondeur, nulle chaleur familiale ou amicale ne se dressant à la porte les soirs de Noël ou de Nouvel An.

Loin de nier la souffrance pouvant être liée à la solitude et qui peut-être atteint son paroxysme en hiver, nous sommes tout de même devant un constat : contre la solitude, notre société ultra-connectée a élaboré toutes sortes de stratagèmes. Continuer la lecture de Solitude, nous es-tu bénéfique ?

« L’existentialisme est un humanisme »

Le Regard Libre N° 32 – Loris S. Musumeci

L’existentialisme est un humanisme a été publié en 1946. Ce texte fut prononcé en conférence par Jean-Paul Sartre le 29 octobre 1945, qui à cette occasion exposa sa doctrine d’un existentialisme athée. Plus de septante ans ont passé, et l’ouvrage demeure d’une importance majeure, tant il rend compte d’une philosophie qui a marqué la pensée du XXe siècle. Aujourd’hui encore, les thèses de Sartre sont défendues, enseignées, débattues. Tout particulièrement, la conception de la liberté selon l’existentialisme reste pleinement d’actualité. Pour s’en imprégner au mieux, il convient de laisser place aux paroles mêmes de l’auteur.

Au centre de l’existentialisme sartrien, il y a la subjectivité humaine. Ce qui implique que la vérité n’existe que par rapport à l’homme ; qu’il n’y a donc pas de vérité hors de lui. L’élan de cette pensée est celui d’un recentrement sur l’existence de l’individu.

« […] nous entendons par existentialisme une doctrine qui rend la vie humaine possible et qui, par ailleurs, déclare que toute vérité et toute action impliquent un milieu et une subjectivité humaine. »

Si tout part de la subjectivité humaine, l’homme n’est rien en tant que tel, en son principe. Etre libre implique de se choisir. Et en se choisissant, on choisit aussi un idéal d’humanité. Parce que l’existence précède l’essence, dans la doctrine existentialiste. Ce qui signifie que l’on existe simplement, avant de devenir ceci ou cela. Se choisir bon, égoïste, courageux, masculin ou féminin, c’est manifester, par son action propre, comment l’humanité doit être. Continuer la lecture de « L’existentialisme est un humanisme »

L’amour comme ciment du religieux

Le Regard Libre N° 26 – Léa Farine

« L’âme du philosophe veille dans sa tête. L’âme du poète vole dans son cœur. L’âme du chanteur vibre dans sa gorge. Mais l’âme de la danseuse vit dans son corps tout entier », écrit Khalil Gibran dans son poème « La Danseuse ».

Nombreux sont les courants de pensée, ou religieux, qui reconnaissent le corps comme un véhicule où, véritablement, l’âme peut se déployer pour entrer en contact avec Dieu. Le salut, alors, passe par l’incarnation : aucune libération n’est possible après la mort puisque cette libération a besoin du corps pour s’opérer, par l’ascèse, par la danse, par l’érotisme peut-être.

Créatures et créateur

Bien loin de cette conception, l’islam et le christianisme perçoivent le corps de manière différente, pour des raisons théologiques et historiques incontournables. Dans chacun de ces deux grands monothéismes, la rédemption intervient seulement après la mort. Si le contact avec Dieu peut toutefois s’établir, c’est à travers une distance immense car Dieu est souffle, verbe, mais jamais chair. Corps et âme ne peuvent se rejoindre car, par définition, Dieu est « tout ce qui n’est pas le corps » et la matière est « tout ce qui n’est pas Dieu », puisque la création ne peut se confondre avec le créateur. Dieu ou une parcelle de Dieu peut habiter un corps, ou le visiter durant l’existence physique d’un être, mais l’être ne peut pleinement retourner à Dieu tant que ce corps existe. Continuer la lecture de L’amour comme ciment du religieux

Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

Le Regard Libre N° 25 – Léa Farine

Nous le savons tous, les abeilles sont kamikazes. Elles meurent après avoir piqué. Cependant, nous ne décelons pas forcément le paradoxe, de type évolutionniste, caché derrière ce comportement. En effet, le cas particulier des abeilles piqueuses contrevient aux lois générales de l’évolution. Nous devons donc l’expliquer si nous voulons conserver ces lois.

Pour bien comprendre, il nous faut d’abord exposer la loi générale évolutionniste, applicable à toutes les espèces animales. Chaque individu est guidé par une mécanique interne qui le pousse à essayer de survivre et de se reproduire. Au sein d’une même espèce, plus un individu vit longtemps et plus il a de petits par rapport aux autres individus de la même espèce sur le même genre de territoire, plus il est viable. Le terme évolutionniste spécifique pour la viabilité est « fitness ». Prenons l’exemple de deux girafes femelles : une girafe qui a vécu dix ans et qui a eu trois petits a une fitness plus élevée qu’une girafe ayant vécu neuf ans et qui a eu trois petits.

Les individus ayant une fitness élevée sont logiquement ceux dont le patrimoine génétique leur permet une bonne adaptation à l’environnement. Admettons que les premières girafes avaient un cou généralement plutôt court, avec des variations entre les individus. Les girafes avec un cou un peu plus long vivaient un peu plus longtemps, parce qu’elles pouvaient mieux manger les feuilles d’acacia, et elles avaient donc plus de petits, transmettant ainsi plus largement le gène responsable de la longueur du cou. Les petits girafons au cou plus long étaient également plus viables et donc, transmettaient à leur tour le ou les gènes responsables de la longueur du coup. Jusqu’aux girafes d’aujourd’hui, parfaitement adaptées à la consommation de feuilles d’acacia grâce à leur très long cou. Continuer la lecture de Être gentil, est-ce bon ou mauvais pour la survie ?

Dans la bactérie se trouve notre salut spirituel

Les lundis de l’actualité – Léa Farine

Deux informations apparemment anodines ont retenu mon attention cette semaine. Selon la première, publiée lundi sur le site de RTS Info, l’OMS a identifié « une liste de 12 familles de bactéries contre lesquelles elle juge urgent de développer de nouveaux antibiotiques, en raison des risques que font peser leurs résistances aux traitements actuels. » De la même source, nous apprenons également, jeudi cette fois, que « des fossiles de bactéries âgés de près de quatre milliards d’années », donc 300 millions d’années plus vieux que ceux que nous connaissions déjà, ont été trouvés au Québec.

Ces découvertes ne changent pas la face du monde, même pas sur le plan scientifique. Elles ne constituent pas un sujet brûlant. Mais elles sont néanmoins actuelles, ou devraient l’être, en cela qu’elles permettent d’adopter un point de vue holistique sur notre environnement en tant qu’écosystème. Nous avons tendance, et c’est normal, à porter notre regard sur ce qui nous est proche, dans l’espace, dans le temps, dans la forme. Nous voyons ce qu’il est facile de voir. Or, les bactéries sont invisibles. Pourtant, alors même que je suis en train d’écrire, elles vivent et se dupliquent, dans mon estomac, sur ma peau, sur mon clavier d’ordinateur, partout autour de moi. Continuer la lecture de Dans la bactérie se trouve notre salut spirituel

La théorie de la vallée dérangeante

Le Regard Libre N° 23 – Léa Farine

La vallée de l’étrange, « uncanny valley » en anglais, est une expérience élaborée et publiée par le roboticien japonais Masahiro Mori dans les années septante. Selon lui, plus un objet animé ou non nous ressemble, plus il est susceptible de déclencher un sentiment de familiarité chez l’observateur humain. Par exemple, des objets tels qu’un animal en peluche, un robot industriel, domestique ou humanoïde, suscitent tous une telle impression à des amplitudes différentes. Cependant, à partir d’un certain degré de similarité, situé juste en deçà de la représentation parfaite, le sentiment d’empathie chute brutalement. Le familier, alors, se fait dérangeant. C’est ce qui se passe, toujours selon Mori, quand nous sommes face à des cadavres, des zombies, des robots très bien imités mais dont nous percevons les imperfections ou encore, au premier abord, des êtres humains atteints de difformité au visage, ou brûlés, par exemple. Dès lors, une tondeuse électrique automatique, un ours en peluche, ou même une figurine informe sur laquelle on a dessiné deux yeux, nous paraissent plus familières qu’un zombie, qu’un cadavre ou qu’une prothèse de main qui, pourtant, nous ressemblent bien plus. Continuer la lecture de La théorie de la vallée dérangeante