«Dark Waters»: la lutte continue!

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

Quel film! Mais quel film! Je ressors de la séance totalement révolté, remonté, indigné. Et admiratif. Non seulement le sujet de Dark Waters est prenant parce qu’il relate une réalité qui nous concerne tous et qui a bien cours encore aujourd’hui, mais aussi parce qu’il est porté par un travail de réalisation, de photographie et d’interprétation brillant.

L’ambiance sombre

Il y a en effet de quoi briller à la surface des eaux noires de Parkersburg, une petite ville de Virginie-Occidentale, où tout a commencé. La scène d’ouverture joue avec les reflets de ces eaux. On y est plongé. On est plongé dans l’ambiance sombre aux allures de film d’horreur. Sans perdre en finesse. Dès la première scène, Todd Haynes nous annonce l’angoisse qui ne lâchera pas la pellicule. Et qu’il a pris soin charger sa photographie de munitions puissantes. Il va nous parler d’horreur. D’une horreur actuelle et réelle. Sans se limiter à nous exposer des faits. Il va placer sous nos yeux le triste spectacle en nous atteignant aux tripes.

C’est ainsi que les tonalités des couleurs restent dans l’obscurité, oscillant entre le noir et le grisâtre. La bande-son use elle aussi des mêmes codes que le genre d’épouvante en parsemant le long-métrage de violons pincés, de percussions battant doucement un rythme chronométrique, en alternant des grincements de porte, des bruits opaques, des cris d’animaux souffrant, des grondements d’industries. Avec la caméra, on pénètre encore plus dans l’ambiance glauque par ses plans-séquences, ses ralentis morbides et ses gros plans sur des objets suspects, sur des détails glaçants.

Penser plus loin, plus profond

Dark Waters, un thriller du réel. Un procès. Qui retrace d’une part la lutte de l’avocat Robert Bilott et de l’éleveur Wilbur Tennant contre le géant mondial de la chimie DuPont de 1999 à 2012, et qui continue le combat, en parallèle à Bilott aujourd’hui, contre DuPont. Les bons films sont dotés d’une puissance qui leur est propre; ils élargissent l’écho d’une affaire au grand public, ils dépassent la simple connaissance des faits en leur donnant chair, en leur donnant une voix plus forte et plus percutante. La voix du septième art qui parle en scénarios, en images, en sons.

Comme par des sursauts de documentaires, le film énonce clairement chiffres et avancée du dossier. Jusqu’à ce qu’on en arrive à comprendre qu’il ne s’agit pas que d’un problème américain. Les habitants de Parkersburg accumulent cancers, malformations et maladies atypiques parce qu’ils sont directement touchés au plus près. Mais les agir de DuPont ont des répercussions sanitaires dans le monde entier, dans la mesure où leurs articles sont commercialisés partout. Il n’est toutefois pas question que de DuPont, ou même de produits toxiques ou non. Après tout, on entre aujourd’hui dans une extrême qui trouve de la toxicité partout. Arrêtons de respirer, ça vaut mieux. Non, Dark Waters pousse à penser plus loin, plus profond.

Le vrai problème, au-delà des intérêts économiques des grandes industries, c’est l’attaque permanente et insupportable des grands contre les petits. Auxquels ils mentent sans arrêt. Desquels ils profitent sans vergogne. Dont ils se moquent grassement. Qu’ils manipulent. Qu’ils utilisent. Qu’ils méprisent. Qu’ils tuent. Le petit, c’est le père de famille de classe moyenne qui se tue pour acheter toujours plus de choses, et toujours plus futiles, à ses enfants, serrés au cou par les impulsions de la publicité. Le petit, c’est la mère de famille qui pleure seule, parce qu’elle n’en peut plus de travailler à plein-temps tout en essayant de tenir un foyer plus ou moins en ordre, où l’on vivrait bien, on dormirait bien, on mangerait bien. Le petit, c’est celui qui paie toujours pour tout. C’est celui qu’on arnaque. Celui qu’on culpabilise sans cesse de tout. Celui qu’on utilise à des fins calculées par des cyniques. Des gros cons malheureux.

Je parle de…

Je parle de certains assureurs qui, après avoir fait en sorte qu’un client paie le double de ce qu’il devrait pour son assurance, se tirent un rail de coke. Je parle de certains chefs d’entreprises qui humilient leurs employés pour se sentir exister. Je parle de certains membres de l’élite culturelle et universitaire qui passent leur temps à lancer des modes, des concepts, je ne sais quelle autre bouffonnerie, et des expressions que les gens ne comprennent pas mais qu’ils doivent admirer à tout prix parce que «ah, c’est des grands intellectuels qui le disent!»; par la même occasion, cette élite s’arrange toujours pour faire croire aux gens qu’ils sont crétins et rétrogrades. Ces mêmes hypocrites qui hurlent à la libération de je-ne-sais quoi, à la démocratie et à l’égalité toute la journée.

Je parle de certains médecins qui jouent avec leur pouvoir de vie ou de mort sur leurs patients; ils veulent qu’on leur baise les pieds, qu’on se traîne par terre comme des chiens, en aboyant des «ouaf! oh! merci docteur!» Je parle de certains maris mesquins et dégoutants qui frappent leurs femmes. Je parle de certains parents qui regardent leurs enfants avec la même considération que s’ils les avaient chiés. Je parle de certains fils qui renient leur famille parce qu’attention ils valent mieux que ça maintenant. Je parle du gros qui bouffe le petit, et qui en rit, en bavant le sang de sa victime encore fraîche.

Je parle de moi, je parle de toi, je parle de nous, quand nous profitons de la faiblesse d’un moins puissant, d’un moins riche, d’un moins fortuné. Alors, que reste-t-il à faire? La guerre civile? La chasse aux riches? Le communisme? La lutte continue, certes, mais elle n’aboutit que dans la solidarité, la vraie. Que dans l’union des personnes de bonne volonté. A l’image de l’avocat Robert Bilott, à l’image de tant d’autres. Qui rendent ces eaux un peu moins sombres.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Ascot Elite Entertainment

Laisser un commentaire