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Films

Critique

«Elémentaire»: de l’eau tiède sous un feu rouge6 minutes de lecture

par Jordi Gabioud
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Elémentaire © The Walt Disney Company Switzerland

Pixar poursuit sa production d’imaginaires à échelle industrielle en s’emparant d’un nouveau concept: celui d’une ville où cohabitent des êtres élémentaires. Un film ravissant, mais qui laisse rapidement place à l’ennui des adultes.

La famille Lumen arrive à Element City, un centre qui regroupe des éléments de tout type: air, terre, eau et feu. Ils se rendent vite compte qu’ils ne sont pas les bienvenus. Tout ce qu’ils touchent risque d’instantanément prendre feu. Ils se claustrent donc dans un bas quartier rapidement touché par une importante immigration d’autres élémentaires de feu. Après quelques années, la famille peut enfin vivre paisiblement et Bernie, le patriarche, se prépare à prendre sa retraite et à laisser sa boutique à sa fille, Flam. Mais c’est sans compter la rencontre insolite de cette dernière avec Flack, un fonctionnaire aqueux avec lequel elle commence à nouer une relation, au risque de bousculer tous ses plans d’avenir.

Sacrifier l’originalité pour l’éducation

Le synopsis vous paraît simple? Il l’est désespérément. Comme Vice-Versa (2015) ou Soul (2020), Elémentaire propose une allégorie de la société occidentale moderne. Cette fois, pour sa personnification, le studio a opté pour les éléments naturels et la réalisation est confiée à Peter Sohn, à qui l’on doit le court-métrage Passages nuageux (2009). A l’époque, ce dernier mettait déjà en scène des nuages, figures reprises ici pour incarner les élémentaires d’air. Il ne s’agit pas du seul emprunt, puisque le film est également introduit par un court-métrage reprenant le célèbre grand-père et son chien de Là-Haut (2009), très oubliable. A croire que le studio peine à retrouver son imagination.

Et c’est bien le problème de ce Pixar: à trop vouloir éduquer, il en sacrifie sa créativité. L’univers se réduit bien souvent à la boutique des Lumen et les quelques excursions, si elles sont réussies, nous font aussi regretter de ne pas être plus nombreuses. Les personnages secondaires sont inexistants. On va même jusqu’à ne pas intégrer de figure antagoniste. Un aboutissement logique dans la lignée du studio où le «mal» n’est plus essentiel; juste une figure qu’il faut chercher à comprendre et à soigner jusqu’à la faire disparaître. Bref, dans cette mégalopole pleine de vie, mais vide de personnages, seul compte le couple central.

Elémentaire © The Walt Disney Company Switzerland
Elémentaire (2023) © The Walt Disney Company Switzerland

C’est qu’à défaut d’imagination, le film fonctionne pourtant très bien comme outil éducatif pour les plus jeunes. Le couple, bien que niais, propose un modèle de relation amoureuse moderne et progressiste, comme Pixar aime à le défendre. La femme apprend à gérer ses colères. L’homme n’a pas honte de pleurer, c’est même une qualité reconnue. Il faut saluer aussi la justesse des dialogues qui offrent une répartie au couple pour gérer toutes sortes de situations et créer une véritable complicité sans chercher à l’édulcorer à tout prix.

Elémentaire se présente ainsi comme un film moins ambitieux qu’à l’accoutumée des studios pour se concentrer sur un couple exemplaire au service du divertissement et de l’éducation du jeune public. Sur ce point, le film est réussi. Malheureusement, Elémentaire n’est pas qu’un film pour enfants.

Eau tiède et douche froide

Le vrai problème d’Elémentaire est qu’il porte aussi un discours destiné au public adulte. Ce discours critique et progressiste, destiné essentiellement aux plus grands, mène pourtant à quelques idées sympathiques. Un exemple: Flam et Flack s’offrent une séance dans un photomaton. A la sortie, ils s’amusent de voir que l’appareil n’est pas conçu pour capter la source lumineuse naturelle que dégage Flam. Résultat: les photos sont blanches, sans contraste. Une évocation directe d’une problématique technique du monde du cinéma et de la photographie: les appareils photo et caméras sont principalement conçus pour capter les détails de la peau blanche. Eclairer les carnations plus foncées s’avère plus compliqué et les corps manquent de détails, de la même manière dont la scène l’illustre. Ce phénomène revient à plusieurs reprises: la société dans laquelle évoluent les êtres de feu n’est pas conçue pour eux.

Pourtant, jamais le film ne prend le risque de développer cet aspect. Il l’évoque, timidement, mais en retire toute possibilité d’enjeu pour se contenter d’une histoire d’amour des plus conventionnelles. Ainsi, Elémentaire fait pâle figure face à des prédécesseurs de l’animation comme Zootopie (2016) ou WALL·E (2008), qui assumaient pleinement un discours mêlant aspirations individuelles et enjeux collectifs.

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Elémentaire peut être défendu comme un objet qui privilégie l’histoire personnelle, plus proche de la majorité des personnes immigrées qui cherchent moins à participer à un changement de société qu’à simplement trouver une place pas trop inconfortable au sein de celle-ci. En ce sens, le film peut en effet devenir sympathique. Pourtant, il est difficile d’occulter les difficultés de Pixar, à commencer par les mauvais scores réalisés par les films qui ont eu droit à une sortie en salle.

Au-delà du choix sans doute très discutable de rendre ses films rapidement accessibles sur la plateforme en ligne de Disney (s’ils n’y sortent pas directement), force est de constater que l’esthétique et les thèmes utilisés par le studio n’ont pas connu de réelle évolution depuis son premier film, il y a trente ans, qui faisait déjà de l’intégration un de ses thèmes principaux. Si Toy Story (1995) a su être une révolution à son époque, il est sans doute temps que Pixar ouvre d’autres portes. Peut-être doit-il réduire le budget de ses films pour se tourner vers de nouvelles propositions esthétiques? Ou peut-être doit-il cesser de chercher à charmer les familles?

En attendant, Elémentaire prend des allures de produit plus que de film. S’il conserve de bonnes idées, s’il porte un discours bienveillant et parlant pour les plus jeunes, il représente avant tout le témoignage d’un studio qui peine à se renouveler.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

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