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«Les Banshees d’Inisherin», tragédie pastorale

par Jordi Gabioud
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Les Banshees d'Inisherin © 20th Century Studios. All Rights Reserved

Martin McDonagh se pose sans cesse cette question: comment des individus si différents peuvent-ils cohabiter? C’est avec cette interrogation que Les Banshees d’Inisherin nous entraîne dans un des drames les plus passionnants de l’année 2022.

Nous sommes en 1923, sur une île au large des côtes irlandaises. Le ciel est toujours gris, le large horriblement vide, et de l’Irlande résonne le bruit des canons de la guerre civile en cours. Sur l’île, Colm (Brendan Gleeson) met fin à son amitié de longue date avec Pádraic (Colin Farrell) sur le simple fait que ses conversations avec lui ne l’intéressent plus. Pádraic se retrouve subitement face à la vacuité de son existence. Il n’y a alors qu’une solution: le refus. Il se met en quête de renouer cette amitié perdue avant de sombrer dans la solitude la plus triste.

La beauté du pessimisme

Quatre longs-métrages, quatre réussites pour Martin McDonagh. Après le succès de Three Billboards (2017), Les Banshees d’Inisherin peut sembler un choix audacieux, avec ce paysage irlandais empli de vide et le degré de pessimisme encore jamais atteint dans son cinéma. De quoi faire fuir une bonne partie du public. Sauf que le film assure ses arrières avec un casting solide (Farrell et Gleeson, mais aussi Barry Keoghan et Kerry Condon). Et qu’on retrouve l’humour noir qui rythmait déjà les précédents films du cinéaste, également scénariste.

Le tout est porté par une réalisation classique qui compte ses qualités et ses défauts. Celle-ci n’abuse pas des drones pour mettre en valeur ses paysages, mais se montre parfois trop fonctionnelle, notamment dans des dialogues souvent réduits à de simples champs-contrechamps. Gênant, quand le long-métrage repose sur les échanges.

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Pourtant, là où la réalisation se montre maligne, c’est dans son refus de sublimer le cadre pastoral dans lequel se déroule son histoire. Il aurait été facile de nous fasciner par la beauté de ses paysages: grandes prairies vertes, murets centenaires, maisons de bois et de pierres d’où sort une fumée réconfortante et surtout l’océan avec sa promesse de ne laisser personne venir déranger les bonnes âmes à l’abri du monde dans ce paradis d’exil. Ce cadre est en effet constamment remis en cause par son absolue banalité. Notre volonté d’exotisme, immédiatement abattue par l’absence de vie, par la tristesse d’un morne quotidien sous un ciel de suie. Les Banshees d’Inisherin, c’est la désillusion des promesses pastorales, nous rappelant que le paradis ne consiste qu’en un éternel ennui.

Différence et indifférence

Le cinéma de Martin McDonagh met au cœur de son système la diversité humaine dans ce qu’elle a de plus fondamental. Il ne s’agit pas de culture, de langue, ni même de genre. Nous parlons des fondements de ce qui constitue l’identité individuelle. Des fondements très flous: certains évoquent le «caractère», d’autres les «traits biologiques». Le cinéma de Martin McDonagh est ainsi habité par des personnages dont la personnalité n’est pas construite, mais qui la subissent.

On retrouve cette même dynamique avec son protagoniste attachant, Pádraic, qui se retrouve isolé, car sa conversation n’intéresse plus son ami. Il a alors peur de devenir «l’idiot du village», place heureusement occupée par Dominic (Barry Keoghan). Le drame est limpide: celui d’un personnage limité – et sans aucun moyen de s’extraire de sa condition – obligé d’accepter le silence de son ami, intellectuellement plus éveillé et ambitieux et qui a fini par s’ennuyer de leurs conversations sans intérêt.

Brendan Gleeson et Colin Farrell dans Les Banshees d’Inisherin. Image de Jonathan Hession, avec l’aimable autorisation de Searchlight Pictures © 20th Century Studios All Rights Reserved.

Si nous avons fait remarquer la réalisation parfois trop classique, Les Banshees d’Inisherin n’en est pourtant pas moins une grande œuvre cinématographique. Le cinéma, c’est parvenir à faire ressentir à une salle entière de l’empathie pour un individu. L’empathie gomme les différences pour mieux souligner ce qui unit l’humanité. Ce thème, traité dans le film, est cinématographique et donc universel. Et c’est avec brio que Les Banshees d’Inisherin porte sa démonstration jusqu’à son apogée, quitte à ce que les réponses offertes évoquent dans leurs teintes un profond pessimisme. Mais un pessimisme toujours chargé de lueurs d’espoir.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

Image de couverture: Les Banshees d’Inisherin © 20th Century Studios. All Rights Reserved

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