«Judy»: un Oscar de la meilleure actrice pour un film faiblard

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

«C’est ça que tu veux devenir Judy, une pauvre femme au foyer, une simple mère?» 

La cadre est idyllique; la scène d’une âpre sévérité. Dans un déséquilibre total même. Cigare aux doigts, gras et géant, Monsieur Mayer s’adresse à une jeune fille d’à peine dix-sept ans, petite et fragile. La jeune Judy Garland, qui à tout prix veut briller. Et ça commence bien. Parce que le cadre en question, fleuri et mignon, est celui du plateau de tournage du Magicien d’Oz (1939), l’un des films les plus populaires du cinéma jusqu’aujourd’hui encore.

Elle veut briller. Mais à quel prix? Le sacrifice de sa jeunesse. Le producteur Mayer croit en elle, entre bienveillance et harcèlement. Il la vante et l’encourage tout en la réprimandant. Il la menace. Il lui dit quand dormir, quoi manger, comment parler, comment se tenir, comment penser. Elle est sa propriété. La souffrance de Judy est évidente, mais sa volonté de percer dépasse tout. Devenue star incontournable d’Hollywood grâce au Magicien d’Oz, elle aura ensuite la carrière qu’on connaît. D’innombrables films, des récompenses les plus prestigieuses à n’en plus finir, mais aussi les divorces, les tentatives de suicide, l’alcoolisme. Puis sa mort à Londres en 1969, à quarante-sept ans.

Oscar de la meilleure interprétation féminine

Judy, un biopic. Mais très sélectif. Dans la mesure où il se concentre sur l’année 1969, avec différents retours dans la jeunesse de l’actrice, alors vedette la maison de production MGM. Ne vivant que pour la MGM. Dans la dictature de la MGM et de son directeur Mayer. A quarante-sept ans, Judy reste une vedette, mais sans le sou, sans la gloire d’autrefois. Elle quitte les Etats-Unis, elle quitte ses enfants pour se rendre à Londres où son image est restée immaculée. On n’y attend qu’elle. Nouveau départ. Retour sur la scène; et chute sur la scène à cause d’un verre de trop. Oscillant entre la lumière et la catastrophe, ces derniers mois de la vie de Judy Garland ont donné à l’actrice qui les incarne l’Oscar de la meilleure interprétation féminine cette année.

Rénée Zellweger sacrée, elle dédie entièrement sa statuette à Judy Garland. Récompense plutôt méritée malgré la médiocrité du film. Oui, Judy est faiblard. L’existence tragique et vibrante de sa protagoniste aurait pu pourtant en faire un chef-d’œuvre. C’est raté, et de beaucoup. Le jeu de Renée Zellweger aurait pu recevoir la récompense suprême avec plus de légitimité. Même si elle frise l’exagération, voire le ridicule. Risque normal au vu de l’excentricité de celle qu’elle interprète. Notamment dans les expressions faciales qu’elle prend. Elle font à la fois la force de son jeu, et sa faiblesse. Faiblesse, parce qu’elle finit par nous lasser avec ses larmes, ses accès de colère et ses rires de joie.

Somewhere over the rainbow

On aimerait y croire, mais il y a un blocage. D’une part la surenchère de Renée Zellweger, d’autre part le mauvais agencement du film. Rupert Goold a choisi pour sa réalisation d’effectuer des allers-retours entre la jeunesse chez MGM et la fin à Londres. Déjà, il n’a pas misé sur l’originalité. Ce n’est pas grave. En tout cas, le schéma reste très classique. Le problème réside surtout dans le manque absolu de cohérence entre les quelques scènes de jeunesse et la nouvelle vie en Angleterre. Pas de lien, pas d’intérêt. Les scènes de genèse auraient mérité plus de place; mais à ce point, il aurait mieux valu les éliminer. Le travail est trop partiel. Rupert Goold voulait à tout prix montrer la souffrance de la Judy jeune en explication de ses frasques à l’heure de sa fin. Mais qu’a-t-il montré? Rien.

Ce n’est pas pour autant qu’on ne voudrait pas pleurer et s’effondrer avec Judy. Le personnage reste bel et bien attachant et passionnant. On aimerait y croire. D’autant plus que, malgré ses défauts, le biopic rend bien l’ambiance colorée, festive et folle des années soixante. Malheureusement, le spectateur n’a pas les frissons. L’émergence de l’émotion reste bloquée à la frontière d’un film mal agencé. Pas de passion. A l’exception de la dernière chanson que nous livre Judy, lors de son dernier passage sur scène. Avant qu’elle ne s’en aille somewhere over the rainbow.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pathé Films

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