Le coronarire avec Louis de Funès

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Les coronarétrospectives du cinéma – Loris S. Musumeci

Quand on parle de comédie française, les personnages qui nous viennent à l’esprit sont nombreux et de qualité. Mais il en est un qui s’impose: Louis de Funès. Premièrement, parce qu’il se distingue dans son jeu fourré de grimaces et d’accès de colère. Deuxièmement, parce que les films cultes dans lesquels il joue, sous couvert de bouffonnerie, racontent une époque. Troisièmement, parce Monsieur de Funès, dans son parcours de vie, inspire la réussite simple et méritée d’un honnête homme.

Parler au peuple

Louis de Funès est attachant. Et il a toutes les raisons pour l’être, mais aux yeux du peuple. La plupart des critiques, pour le moins ceux de l’époque, ne voyaient pas en lui une grande figure du cinéma. Au contraire, ce clown sans intérêt salissait la tradition française cinématographique. Dans les foyers, Louis de Funès faisait et fait encore partie de la famille. Parce qu’il a trimé pour arriver au succès. Et une fois parvenu au succès, il n’a jamais cessé de parler au peuple en singeant son bourreau; le petit chef méchant et colérique. Ou en incarnant, plus rarement, un homme du peuple, le plus petit, petit paysan âgé dans La Soupe aux choux (1981), deux ans avant sa mort.

Ce qui plaisait sans doute au peuple aussi, c’est que de Funès était tout sauf charismatique. Mal à l’aise dans les interviews, timide dans la vie, plutôt laid et bon chrétien. En fin de compte, il était un Français moyen parmi les moyens et malgré ses moyens. Il vivait certes en château avec sa famille, mais entre deux tournages, il n’y avait que ses roses et son potager qui l’intéressaient. Sans oublier sa famille, avec laquelle il a toujours essayé de combler la pagaille de son enfance à lui.

A nous deux maintenant

Issu de la noblesse déchue castillane, la famille du petit de Funès est instable. Déjà, il voit le jour en 1914, à l’aube de la guerre. Mais en plus, ses parents se détestent. Les colères de sa mère contre son père au mode de vie plutôt léger seront d’ailleurs la plus grande inspiration de de Funès acteur. Quand ce n’était pas les cris qui régnaient au  foyer, c’était l’absence. Son père se fait passer pour mort alors qu’il a fui au Venezuela; quand sa mère le ramène en France par la force, il meurt. Nous sommes en 1934. La guerre et la crise ont laissé le pays dans un état fragile et difficile. Louis n’a que vingt ans; en Eugène de Rastignac, il déclare la guerre à sa douleur, pour trouver la paix et le bonheur. «A nous deux maintenant!»

Et s’enchaînent les petits boulots pour survivre. Sans jamais perdre de vue l’objectif principal: vivre pour de bon, et même bien vivre. Il trouve sa vocation, le théâtre. Souvenirs actualisés d’une jeunesse où il faisait rire ses camarades par ses grimaces, lesquelles lui attiraient la colère des professeurs. Mais c’est à nouveau la guerre. La France est poignardée comme le reste de l’Europe. Mais la France résiste, elle fait de la guerre une occasion de se lever et de prendre son destin en main.

Comme Louis de Funès. Déjà artiste dans l’âme, il gagne sa vie au piano-bar dans le Paris de l’Occupation. Et voilà qu’une charmante jeune fille qu’il avait déjà aperçue et qui lui plaisait se fait courtiser par un soldat nazi un peu lourd. Il pose les doigts au clavier, s’interrompt, se lève, et s’interpose: il avertit le nazi que c’est sa fiancée qu’il est en train d’importuner et qu’il ferait mieux de cesser. Le petit Louis s’est imposé en posant un acte de bravoure. Il a séduit une femme. Qui deviendra sa femme bien-aimée.

Le succès

Et il y croit, il y croit au bonheur, malgré ses tourments. Les rôles sans importance s’accumulent. Sans considération, il décroche le plus d’occasions qu’il peut. Que ce soit sur les planches ou face à la caméra. Louis de Funès n’est encore rien. Il ne sera rien pendant les vingt premières années de sa carrière. Mais ce «rien» n’est pas à mépriser, car chaque interprétation a été une marche d’escalier vers le succès. En 1956, alors que l’acteur a déjà quarante-deux ans, le public et la presse commencent à le remarquer avec La Traversée de Paris. L’ascension sera franche et sans interruption.

A partir du début des années soixante, la carrière prend son envol. Les succès s’accumulent, le personnage que prend de Funès s’affine paradoxalement en osant toujours plus, en devenant toujours plus grotesque. En 1965, c’est la consécration. Il partage l’affiche avec un Bourvil, déjà au sommet, dans Le Corniaud – et s’il partage littéralement l’affiche avec Bourvil, c’est parce que Bourvil lui-même a demandé à ce qu’il figure sur l’affiche du film avec de Funès, auquel il s’est attaché, avec lequel il a construit assez rapidement une amitié sincère et complice.

Le coronarire avec Louis de Funès

Vous connaissez la suite. Vous connaissez les films. Patrimoine de culture populaire française, certes, mais patrimoine de la culture populaire tout court. Louis de Funès, une vedette française, bien sûr francophone, mais aussi italienne, espagnole, allemande, anglaise, russe, tchèque – voilà un gaulliste que les communistes adoraient! Plus de cent-quarante films au total, de valeur très inégale. Avec ce bon vieux Louis, un homme, un ami, un père aimant, un époux fidèle, un fervent catholique qui s’est créé l’équilibre dont il était privé auparavant entre la famille, la foi et le travail.

Les de Funès, comme on dit, ne sont pas tous les films dans lesquels de Funès a joué, mais seulement ses films cultes. Et ils restent nombreux. Nous n’en avons néanmoins sélectionnés que cinq, emblématiques, qui représentent au mieux ce personnage, son jeu, son évolution, sa carrière, le divertissement qu’il a offert au peuple, le rire qu’il a provoqué, la consolation qu’il a incarnée dans l’existence des gens pour qui tout n’est pas toujours facile. Le message qu’il a transmis: la tragédie de ce monde nécessite la comédie pour tout le monde.

Au programme: Le Gendarme de Saint-Tropez (1964), La Soupe aux choux (1981), La Grande Vadrouille (1966), La Folie des grandeurs (1971) et Le Corniaud (1965). Des réalisations de Jean Girault et des réalisations de Gérard Oury auxquelles nous rendront au fil de cette journée l’hommage qui leur est dû. Pour que l’omniprésente épidémie se transforme le temps d’une comédie en coronarire. Avec Louis de Funès.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikipédia

Laisser un commentaire