La terreur devient comédie avec «La Grande Vadrouille»

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Le coronarire avec Louis de Funès – Loris S. Musumeci

Il n’y aurait pas matière à s’esclaffer sous l’Occupation. Et pourtant! L’une des caractéristiques de la comédie est de montrer la réalité en en dissimulant ses éléments dramatiques. Il y a drame quand il y a mort; il y a tragédie quand il y a transcendance; il y a comédie quand il y a dissimulation. La Grande Vadrouille est l’un des grands films à dissimulation sur le sujet de l’Occupation de la France par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

Qu’est-ce que la comédie?

Dissimuler n’est pas réinventer, ni mentir. Mais regarder du bon œil. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la comédie est le genre qui se doit d’être le plus minutieux, prudence exige. Et pudeur aussi. Ce que ne comprennent pas certains prétendus comiques, caricaturistes ou humoristes qui donnent davantage envie de se tirer une balle que de rire. Proférer des insanités, ce n’est pas de la comédie. Se moquer gratuitement, qui plus est des plus vulnérables, non plus. Allez l’expliquer aux bons esprits de Charlie Hebdo qui ont proposé des unes alléchantes, comme celle sur le père de Stromae démembré, assassiné à coups de machette lors du génocide rwandais, avec pour titre «Papa où t’es?». Allez l’expliquer à de fins esprits comme Dieudonné qui enflamme son public à coups de «C’est quoi un Juif dans une chambre à gaz?»

Avec La Grande Vadrouille, on est bien à l’abri des dérives d’un monde devenu fou dans son ricanement. Outre l’assurance de l’époque, il y a l’assurance de Louis de Funès qui a toujours refusé les rôles qu’il jugeait débridés. Assurance de toute l’équipe du tournage qui en 1966 sait encore ce que c’est que l’Occupation, parce qu’ils l’ont vécue. Si eux se permettent d’en rire, alors rions avec eux! Mais pourquoi rit-on de bon cœur face à ce spectacle qui s’est joué entre les persécutions, les larmes, les meurtres, en somme l’horreur? Parce que cette comédie, comme tant d’autres, respecte les règles de la scène – en ce sens, elle n’est pas ob-scène.

La dissimulation et la sélection

La Grande Vadrouille dissimule, sélectionne. Elle dissimule les éléments à caractère proprement dramatique, à savoir la mort et la violence crue. Et ce jusque dans les détails. Lorsque les soldats anglais incendient la cave du Stamm nazi près de la Zone Libre, un plan nous montre que juste avant de s’enfuir, ils coupent la corde avec laquelle ils avaient ligoté des soldats allemands. Ainsi le spectateur n’a pas leur mort sur la conscience, et cela n’entrave en rien le bon déroulement de l’aventure, parce qu’à peine les ont-ils libérés qu’ils sont déjà hors du champ. Ou lorsque le soldat nazi qui louche, et qui peine fortement à viser, bombarde un avion allemand plutôt que ceux où se trouvent les gentils, un seul plan à nouveau montre que l’aviateur allemand s’est sauvé par un saut en parachute. Et l’avion s’écrase sans morts.

La Grande Vadrouille sélectionne. Cela ne veut pas dire qu’elle ne cherche à montrer que ceux qui est joli-joli rigolo-rigolo sous l’Occupation. Non, d’ailleurs rien n’est vraiment mignon dans le contexte. Le film, sous le regard attentif de Gérard Oudry, crée un équilibre entre la dose d’aventure et de péripéties qui siéent à la trame et les éléments burlesques. Ce qui en fait une réalisation saine, propre, drôle, divertissante, réussie et culte aujourd’hui.

Les éléments du burlesque sont tirés des vices et des traits à caractère négatif des personnages. Pas forcément négatif sur le plan moral d’ailleurs. Le burlesque peut être tiré à partir d’une situation difficile, d’un défaut, d’une certaine maladresse ou d’un coup de malchance. Ce qui fait que les deux personnages principaux, le chef d’orchestre Stanislas (Louis de Funès) et le peintre en bâtiment Augustin (Bourvil) sont surtout drôles pour leur maladresse et leurs traits de caractère – la naïveté rêveuse pour Augustin, et les emportements colériques faciles pour Stanislas.

Ja, ja, ja!

Mais c’est chez les nazis – ou dans les imitations de nazis par Augustin et Stanislas – qu’on trouve la plus grande source du comique dans cette comédie. C’est ce qui a d’ailleurs rendu La Grande Vadrouille cultissime, toujours aussi drôle, jamais lassante. Les nazis incarnent la terreur; mais sélectionnant leurs caractéristiques ridicules, le film les rend bouffons. La terreur devient comédie. Leu(r) manièèèèrr te z’exprrrimer en französich notamment est très très très riticulé, alo(rs) nous riré peaucoup!

Ou quand Bourvil et de Funès les imitent, avec leur uniforme SS qui ne leur va pas du tout, c’est hilarant parce qu’ils ne gardent dans leur imitation que le plus ridicule des nazis, à savoir leur allure robuste faussement raffinée en déballant des «Ja, ja, ja» sourire aux lèvres ou des «Heil Hitler!» bâton dans le cul, ou encore quand ils hurlent de manière incompréhensible pour faire comme si. Le comique est comportemental et langagier. D’où vient d’ailleurs cet usage comique assez répandu de crier une langue à la résonance germanique pour imiter les nazis? Du langage militaire nazi justement. En bons surhommes, les soldats doivent hurler, quitte à ce que personne ne les comprenne.

La Grande Vadrouille, une comédie qui purge. Une comédie qui libère. Une comédie qui ridiculise les bourreaux tout en respectant les victimes. Qui rend hommage à ceux qui furent les résistants. Une fine comédie de Gérard Oury qui est née d’un travail intelligent et exigeant sur le scénario. Une comédie qui voit pour la deuxième fois le duo de choc Bourvil-de Funès. Une comédie où «Heil Hitler!» ne fait plus trembler, mais rire. 

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Archives du Septième Art

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