Madame Bovary, c’est nous!

Les bouquins du mardi – Edition spéciale «Les coronarétrospectives de la littérature» – Jonas Follonier

J’attendais avec impatience d’écrire un jour sur Madame Bovary, mon roman préféré même si je ne l’ai jamais vraiment lu (voir plus bas). Selon moi, il n’y a pas de chose d’importance qui ait été écrite et qui ne soit pas contenue dans cette œuvre de Flaubert. Un livre sur rien, mais où tout est présent, sur fond d’ennui et de répétitions. Commentaire.

Madame Bovary, que Flaubert a écrit en cinquante-trois mois (Stendhal, lui, a écrit La Chartreuse de Parme en cinquante-trois jours, tirez-en les conclusions que vous voulez), raconte le quotidien d’Emma Bovary, une femme mariée à un médecin de province et qui poursuit des relations adultères pour pallier son ennui. Or, le caractère répétitif du bovarysme d’Emma – phénomène psychologique d’insatisfaction nommé ainsi en hommage à ce classique de Flaubert – perpétue l’ennui au lieu de le tuer. Au-delà de cette intrigue, qui n’en est pas une, centrée autour du personnage principal et de ses actions, c’est la province qui est le matériau littéraire de Flaubert dans ce roman. Un roman qui, du reste, n’est pas sous-titré «roman» et qui dépouille Emma de son identité en la nommant «Madame Bovary» dans le titre, montrant par là son statut d’exemple parmi d’autres.

L’ennui, ce don de Dieu

Tout, dans Madame Bovary, est ennui. A commencer par sa lecture. Quel calvaire pour le lecteur de lire ce livre comme un livre, du début à la fin! C’est sans doute pour l’ennui intrinsèque au rien que nous conte Flaubert – car oui, c’est un «livre sur rien» du propre aveu de l’auteur – que ce livre, je ne l’ai jamais lu. C’est ma bible, mais je ne l’ai jamais lu. J’exagère, c’était pour le mot: je l’ai lu, mais jamais de façon continue. J’ai lu Madame Bovary par fragments, peut-être même l’ai-je lu des dizaines de fois au total, mais je ne l’ai jamais lu. Bref, passons. Outre le manque d’intérêt du destin de cette femme de province qui passe sa vie à attendre de vivre mieux que ce qu’elle est en train de vivre, c’est l’écriture flaubertienne elle-même qui retranscrit cet ennui omniprésent: usage de l’imparfait du subjonctif, description des biotopes jusqu’à en saturer, durée des actions non-importantes – les actions importantes, elles, tiennent chacune de zéro à une phrase.

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Eclairant appui que de rappeler la genèse de Madame Bovary: Flaubert est parti en Egypte avec Maxime Du Camp qui s’y rendait pour faire de la photographie, et ce voyage l’a tellement ennuyé qu’il lui a donné l’idée d’une femme qui s’ennuie en Normandie, alors qu’il descendait le Nil en bateau (selon Du Camp). Il lui fallait juste une intrigue: Flaubert a du pot, une histoire lui a été soufflée par Louis Bouilhet, son autre grand ami. De toute manière, pour Flaubert, qu’importe l’histoire, ce qui compte, c’est la forme! «L’histoire d’un pou vaut bien celle d’Alexandre», dit-il. Et c’est ainsi que l’ennui est central dans une œuvre elle-même engendrée par une période d’ennui.

A ce propos, Frédéric Beigbeder, dont nous vous proposons une interview dans notre édition à paraître le mois prochain, n’hésite pas à écrire que «le monde est irréel, sauf quand il est chiant». Et c’est vrai. Flaubert a opéré ce coup génial consistant à créer son ouvrage – tout comme son personnage – à son image: Emma s’ennuie dans son trou comme Flaubert s’est ennuyé sur les eaux du Nil. «Madame Bovary, c’est moi», s’exclame l’écrivain quelque part dans une lettre. L’image la plus évocatrice de l’ennui universel d’Emma Bovary, c’est son éternelle posture à la fenêtre. Flaubert estime que les campagnards sont à leur fenêtre comme les citadins vont au théâtre. Ennui, quand tu nous tiens! Il y a aussi quelque chose de sensuel derrière cette sensation de plaisir avec le front contre la fenêtre. Mais la sensualité d’Emma, Fabrice vous l’expliquera mieux que moi.

Automates que nous sommes!

Autre matrice centrale de Madame Bovary – qui n’a rien de théorique, le lecteur la reçoit en pleine tronche: la répétition, en lien avec l’ennui. Une autre valeur de l’imparfait, vous noterez. Prenons un peu de hauteur. Qu’est-ce que Madame Bovary, sinon un chef-d’œuvre du mouvement culturel et artistique du réalisme, qui eut lieu au XIXe siècle ? Eh bien, le réalisme, dont se réclame Flaubert, a pour vocation de produire un effet de réel. Contrairement à ce qu’on a trop entendu, ce genre littéraire vise à reproduire le vraisemblable  – c’est-à-dire ce à quoi le public est susceptible de croire – et non le réel. Cette littérature ne prend donc pas appui sur la réalité, mais bien sur elle-même, comme toute littérature au final. Car quel meilleur lieu pour trouver des exemples d’illusion du réel que dans l’illusion elle-même, à savoir l’art? Toute littérature, donc, ne pense qu’en ses propres termes.

Madame Bovary ne fait pas exception à la règle. Et la reproduction de réel y est si présente qu’elle se retrouve dans des reproductions en tous genres. La répétition est générale dans Madame Bovary: répétition des déménagements, des illusions et des désillusions d’Emma; comique de répétition; accumulations en tous genres; harmonies imitatives au niveau des sonorités des phrases; répétition par les personnages des mots qu’ils entendent dans leur environnement social – ces fameuses formules convenues, dont «couci-couci, entre le zist et le zest» est l’exemple le plus poilant. N’oublions pas que le sous-titre de Madame Bovary est «Mœurs de province»: Flaubert livre une description des us et coutumes de Normandie, qu’il connaît bien, habitant près de Rouens. Il aura du reste une vie mondaine très limitée, préférant passer sa vie à écrire en colocation avec sa mère, puis avec sa sœur.

«Madame Bovary souffre et pleure en ce moment dans vingt villages de France à la fois»

(Flaubert, «Correspondance»)

Toute ce brillant assemblage d’échos de perroquets dénonce les perroquets que nous autres, êtres humains, nous sommes. Une bande d’automates sans véritable liberté, ni courage, ni satisfaction! Face à ce constat implacable, qui demande la lucidité d’un Flaubert, la question est: que nous reste-t-il? Réponse: l’art. Comme toujours. L’art comme issue de l’absurde dans la pensée d’Albert Camus. Chez Flaubert, on le sait, l’art, c’est la forme. Pour lui, «les phrases sont des aventures». Elles constituent son absolu. Mais l’art, c’est aussi la manière de se moquer de notre espèce, au moyen de l’ironie. Ironie que manie Flaubert notamment avec le discours indirect libre et l’italique, mettant en relief les expressions toutes faites et les idiolectes. Nulle moquerie des provinciaux dans ce roman: les citadins, qui composent le lectorat du livre, se font prendre à leur propre «je» en croyant s’aventurer dans un quotidien exotique. Car Madame Bovary, c’est nous tous.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Image de couverture: Illustration de Charles Léandre pour Madame Bovary de Flaubert, gravé à l’eau-forte en couleur par Eugène Decisy. Illustration hors-texte de la page 213: «Bovary regardant sa femme et sa fille dormir», 1931.

Gustave Flaubert
Madame Bovary
Editions Le Livre de Poche
2019
672 pages

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