«Le Mans 66»: une lutte du moteur au cœur

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

La voiture est devenue un objet sacré dans les années soixante. Symbole de liberté, de mobilité, de vie. Qui plus est démocratisé. Chaque père peut, et doit même, doter sa famille d’une voiture. Aux Etats-Unis, l’entreprise Ford inaugure la production automobile de masse pour fournir le peuple. Mais voilà que la marque américaine est en perte de vitesse; en crise, à vrai dire. Ses voitures ne font plus rêver les jeunes: les modèles ne laissent songer qu’à la petite vie tranquille de l’américain moyen. On veut désormais de la puissance, du sport, des crissements de pneus, du rêve.

Ford décide alors de se lancer dans les courses pour se moderniser, pour rajeunir sa clientèle. Le géant américain se tourne vers le prestigieux italien. Ensemble, Ferrari et Ford pourraient incarner à la fois le summum de la voiture populaire et celui de la voiture de course. La rencontre entre les entités dirigeantes tourne à la catastrophe, jusqu’aux insultes.

Henry Ford veut ses propres voitures de course et écraser la Scuderia Ferrari aux 24 Heures du Mans, compétition automobile la plus importante. Mais pour ça, il faut un concepteur d’exception, ancien pilote, qui sente à la fois le moteur et la piste. On choisit le célèbre Carroll Shelby (Matt Damon). Et lui a besoin du meilleur pilote. Il pense tout de suite à son ami mécanicien Ken Miles (Christian Bale), dont le caractère bien trempé ne convient pas forcément aux grands pontes de chez Ford.

La dimension humaine de la course

Le Mans 66, un film de bagnoles pour les fans de bagnoles? Oui et non. Oui, parce qu’assurément les passionnés du monde automobile et des courses trouvent le film qui parle par excellence de ce qui les habite. Oui, parce que 1966 est une année historique et riche en émotions pour l’événement des 24 Heures du Mans. Oui, parce que le film propose aux spectateurs des vibrations du moteur au cœur.

Non, parce que Le Mans 66 n’est pas qu’une affaire de voiture, de sport et de compétition. La dimension humaine du monde de la course est majeure. Et donc, par un contexte particulier, elle parle de manière universelle de la passion et de sa transmission. J’en suis la preuve. Las avant même d’entrer en salle, je redoutais les 2h33 que j’étais sur le point de passer face à des voitures qui roulent, qui roulent et qui roulent, pour aller où? Nulle part. Pour tourner en rond. Au niveau auditif, je craignais les «vroum», «vroum» et encore plus les «ion», «ion» à coups de tours de piste.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me suis découvert au bout de quelques instants pris au jeu. Moi qui ne sais pas conduire, qui comprends les termes de «cylindre» et «pistons» aussi bien que du chinois, je n’ai pas décollé mes yeux un instant de l’écran. J’ai suivi la conception de la voiture de Shelby et Miles avec curiosité, je me suis agrippé au siège durant la course finale, la fameuse du Mans en 1966, stressé et excité par le compteur de vitesse qui monte par les dépassements à fleur de carrosserie.

Le sport, l’affaire d’une vie

C’est la réalisation de James Mangold dans son ensemble qui permet l’immersion. A commencer par l’ambiance des hangars où l’on construit des voitures avec le dévouement d’un sculpteur. L’ambiance des grands bureaux où, cravate et clope au bec, on fait de la course un enjeu vital. La musique donne un air de film d’action, plus précisément d’espionnage, et contribue ainsi à gorger de mystère la psychologie des personnages. Elle montre aussi à quel point une course n’est ni un jeu ni divertissement, mais une lutte. Bien virile!

Les regards des protagonistes traduisent par ailleurs le bouillonnement qui passe du moteur à leur cœur. Regards qui permettent de donner du rythme à la succession des images. Les plans qui encadrent ces regards jouent au ping-pong entre eux, avec le compteur, avec la piste. Et parfois, c’est dans le regard lui-même qu’on voit la piste à travers les verres des lunettes de soleil; procédé peut-être banal mais vraiment réussi dans ce long-métrage.

On ne peut s’empêcher de penser à Rocky Balboa. De la boxe à la course, on ressent dans ses propres tripes à quel point le sport peut être l’affaire d’une vie. Borg/McEnroe de Janus Metz Pedersen sorti en 2017 en fut un excellent exemple, mais pour le tennis. J’ai d’ailleurs autant de connaissances en course de voiture qu’en tennis – c’est-à-dire aucune – et j’ai tout autant aimé les deux films.

La passion, un cadeau du père au fils

Il reste que l’élément le plus poignant et profond de l’histoire réside dans une dimension à laquelle on ne s’attend pas. Le rapport entre le pilote Ken Miles et son fils. D’habitude, le sportif ou l’artiste sont plutôt enfermés dans leur univers et la famille est négligée. Là, elle est le cœur du film. Ken Miles est passionné de voitures. Cette passion, c’est le cadeau qu’il fait à son fils Peter. Cette passion, c’est leur lien. Leur vie, à laquelle se joint la mère malgré ses réticences du début.

J’ai beaucoup apprécié Le Mans 66 dans son ensemble. Ce ne sont pourtant ni les voitures, ni la vitesse, ni le public en folie qui me resteront en mémoire. Un plan, juste un plan, qui est digne du plus grand cinéma: Ken Miles et son fils accroupis, côte à côte, sur la piste d’entraînement. Le soir est tombé sur eux, les lumières floues à l’arrière leur créent un cadre, qui les isole du monde, qui les réunit dans le moteur commun qui fait battre leurs cœurs.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Twentieth Century Fox

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