«Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait»: quand lyrisme et désir s’entremêlent

Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Fraîchement couronné du prix des auditeurs du «Masque et la Plume» et nominé dans presque toutes les catégories de la 46e cérémonie des César 2021, Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait écrit et réalisé par Emmanuel Mouret n’a pas démérité face à la crise du coronavirus. Film doux et humble, il apporte un vent de fraîcheur à l’époque où l’on pouvait encore désirer et aimer sans masque.

Emmanuel Mouret signe son dixième long-métrage dans un registre toujours semblable à ses anciennes œuvres: l’amour, les sentiments et le désir. Loin du thriller psychologique qui fixerait un mal immanent à l’existence humaine, le réalisateur marseillais pose un regard tendre sur l’humain, presque épris de pardon face à ses propres contradictions. Des actes aussi répréhensibles que la jalousie, la tromperie ou l’envie de meurtre sont dépouillés de leur gravité et s’inscrivent dans l’empilement de vicissitudes inévitables.

Mouret, ou le réalisateur du sentiment

La romance intelligente et ses satellites sont devenus sa marque de fabrique, notamment dans Mademoiselle de Joncquières (2018), drame romantique se déroulant au XVIIIe et son premier film en costume, où le marquis des Arcis (Edouard Baer) et Madame de la Pommeraye (Cécile de France) entretiennent une relation ambivalente et se livrent à des joutes verbales des plus délicieuses. Autre film marquant de sa filmographie, L’Art d’Aimer (2011), dont le titre pourrait servir d’étendard à sa cause, et qui met en scène un tumulte sentimental et burlesque où les personnages se croisent, se rencontrent et se heurtent aussi. Globalement, c’est le même scénario dans Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait: Maxime (Niels Schneider) passe quelques jours dans la maison de campagne de son cousin François (Vincent Macaigne) où il rencontre Daphné (Camélia Jordana), compagne de François enceinte de trois mois. 

A partir de cette trame se construit un récit tantôt narré par Maxime, tantôt par Daphné, de leurs déboires amoureux. S’ensuit alors un enchevêtrement d’histoires où l’on plonge avec les protagonistes dans une série de flashbacks, jonglant entre présent et passé.

Une force nommée désir

Si l’apparence de «bobo-intellectuel parisien» du film peut en faire fuir certains, s’arrêter sur cet aspect serait bien réducteur. Certes, les personnages possèdent toutes les caractéristiques pour mériter ce qualificatif: bourgeois naviguant entre leur maison de province et le parquet lustré de leur appartement parisien, en mettant leur temps à profit pour pérorer plus sur leur sentimentalité que sur leurs problèmes financiers inexistants. Néanmoins, le film possède un caractère universel par la volonté du cinéaste d’illustrer la théorie du désir mimétique de René Girard au travers du comportement des personnages. Cette théorie selon laquelle l’être humain désire toujours en fonction du désir de l’Autre s’installe en toile de fond et prend le rôle d’un marionnettiste s’amusant à tirer les ficelles des protagonistes pour leur plus grand malheur. Ils deviennent les jouets de leurs propres sensations, de leur propre corps et de leur propre désir. Si La Bruyère écrivait qu’il y a un sentiment de liberté à suivre ses caprices, ils comportent aussi le revers de la médaille: infidélités, mensonges, envie de meurtre, chagrins et cruauté deviennent des événements inéluctables. Loin des personnages hitchcockiens aux profils psychologiques aussi énigmatiques les uns que les autres, ils sont d’une bonne foi presque touchante. On découvre Maxime (Niels Schneider) et Daphné (Camélia Jordana) gentils, humbles, timides, et maladroits dans leurs gestes et leur parole, qui se livrent mutuellement leurs récits, ce qui confère une atmosphère directement familière et authentique dans laquelle il est très facile de se plonger et de s’identifier.

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Par un jeu d’acteur à l’effet très réaliste et un éclairage maintenu dans les tons chauds, on est invités à s’approcher au plus près de ces intimités dévoilées, d’écouter les dialogues hésitants sur la sentimentalité et d’assister à ces faiblesses humaines face à l’Eros. Finalement, Emmanuel Mouret offre une peinture de la complexité humaine aucunement moralisatrice, une sorte d’anticonformisme des sentiments dont le mot d’ordre serait: on n’en sait rien.

Lyrisme et romanesque

Pour certains, le cinéma est un lieu de doute, où l’invisible se laisse capturer. Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait est un véritable bouillon pour exacerber l’imagination du spectateur, grâce à l’excellente maîtrise des outils cinématographiques. Photographie, musique, dialogues sont justement travaillés. Les plans-séquences dans les scènes de dialogue permettent de créer de l’espace et de la fluidité et aussi un certain effet de réalisme propice à l’immersion dans l’intimité des dialogues. Mais ce «réalisme» s’adoucit grâce à des plans dans des couleurs très sobres et automnales, ressemblant de près à des peintures impressionnistes. Un plaisir pour les yeux, en somme. Mais les oreilles ne sont pas en reste: Chopin, Debussy, quelques grosses pointures de la musique romantique, couvrent les scènes d’un lyrisme et d’une légèreté, accentués également par des dialogues parlés dans un français soutenu. Si dans Mademoiselle de Joncquières, ce choix pouvait se comprendre dû à l’époque, il peut déconcerter au premier abord dans ce long-métrage, car en décalage avec son environnement contemporain. Mais c’est justement ce contraste – presque anachronique – entre les époques qui donne l’envie de s’abandonner à la rêverie. Ici, pas de SMS, ni de Netflix & chill, juste de la poésie.

Dans les deux récits de Maxime et Daphné par leur voix off et les flashbacks coexistent ces allers-retours entre présent et passé permettant de démasquer les mensonges romantiques de la vérité romanesque: les choses qu’on dit ne sont pas forcément celles qu’on fait.

Crédits photos: Xavier Lambours et Pascal Chantier – Moby Dick Films

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