L’histoire d’un «Photographe» sans histoires

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

«Lorsque vous regarderez cette photo plus tard, vous sentirez le soleil sur votre visage.»

Bombay, Porte de l’Inde. Raphi prend en photo des touristes devant le monument pour leur vendre un souvenir. Métier précaire à l’heure des selfies, mais plaisant. Un jour, il tombe sur Miloni, une locale. Il lui propose une photo. Elle pose, ravissante. Impression en direct; elle prend l’image et part sans payer, plus par confusion dans la foule que par volonté de voler. Raphi retrouve Miloni, par une affiche publicitaire sur laquelle elle a aussi posé. La rencontre entre les deux débouche sur un accord. Il ne lui réclame plus l’argent de la photo, mais il a besoin d’un service. Qu’elle feigne d’être sa petite amie aux yeux de sa grand-mère pour lui faire plaisir et l’honorer. Miloni accepte. Qu’est-ce qu’on ne fait pas pour une mamie qui veut le bonheur de son petit-fils? Détail: avant qu’il ne connaisse son vrai prénom, le photographe avait déjà annoncé à sa grand-mère que sa fiancée s’appelait Noorie.

Noorie, Noorie

Pourquoi Noorie? Parce qu’en Inde, prononcer le nom de Noorie, c’est comme dire Juliette chez nous; Juliette évoque directement la figure d’une amoureuse – merci Shakespeare! Culture populaire due à la plus grande romance du cinéma indien: Noorie (1979), avec sa douce chanson Aaja Re O Mere Dilbar. Paisible titre à l’image du Photographe qui lui rend hommage au passage. Qui est tout aussi paisible que lent et méditatif. La réalisation de Ritesh Batra mise sur un point essentiel: des plans de longue durée. Fixes, qui se concentrent sur les personnages, en l’occurrence Raphi ou Miloni, qui pensent un peu à tout, un peu à rien.

En plus de la lenteur de leur rythme, les scènes jouent beaucoup avec le flou. Sans entrer dans des considérations trop techniques, on remarque simplement que de manière assez banale le flou dessiné autour du personnage le met en évidence. Et à part ça, ces images sont tout bonnement belles à regarder. Le film raconte l’histoire d’un photographe; le regard du réalisateur est aussi celui d’un photographe. Photographies d’une Inde pleine de couleurs, de rêves, de pensées, de soleil, du lent écoulement du Gange.

L’Inde, la vraie

Une Inde qui connaît tout aussi bien la pollution, la saleté. A Bombay, surtout. Pourtant, le film parvient à nous montrer le contraste entre la grâce et la crasse dans une parfaite harmonie. Parce que c’est ça l’Inde. Des buildings, des temples; des drapeaux de prière volant au vent, des déchets arpentant les rues; des tissus nobles aux couleurs du paradis, des jeans. On est en plein dans l’ambiance de l’Inde, la vraie. Avec ses chansons populaires, ses ballades en sitar, ses mélodies épicées, ses effluves, ses travailleurs en sueur, ses marchés en désordre, ses bâtiments délabrés, ses fêtes, sa joie, sa paix, ses injustices.

Le Photographe dresse un portrait de toutes ces caractéristiques qui font l’Inde. Dans le calme. Sans véritables péripéties. A tel point que le film en devient par moments ennuyeux, et qu’on a l’impression qu’il ne démarre jamais. Mais ce n’est pas trop grave, le charme nous rattrape. Charme dû également à la rareté d’un tel scénario. Rien ne se passe, si c’est qu’un amour naît peu à peu. Sans grandes déclarations, sans sentiments explosifs. Raphi et Miloni, à force de feindre, commencent à se plaire vraiment. Sans gâcher une quelconque attente ou surprise, on sait que qu’une telle relation n’est pas possible. Un photographe de rue et une fille de bonne famille, ça n’est pas fait pour s’aimer; surtout pas en Inde. Raphi s’en rend bien compte. Elle épousera le mari que lui proposeront ses parents. Il restera un photographe sans histoires, sans Noorie. A moins que…

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Filmcoopi

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