«The Irishman», vie et mort des dieux de la pègre

Le Netflix & chill du samedi – Ivan Garcia

Diffusé depuis le 27 novembre dernier sur Netflix, le dernier long-métrage de Martin Scorsese suit le récit de vie d’un homme, Frank Sheeran, ancien tueur à gages pour le compte de la mafia italo-américaine. Avec ce film long multipliant les personnages et les niveaux de narration, le réalisateur tisse le témoignage d’un homme et d’une époque, au sein d’une grande mythologie de la pègre. Décryptage.  

Dans une maison de retraite américaine, Frank Sheeran, un homme au lourd passé, raconte son histoire face à la caméra. A l’aide de nombreux gros plans, le spectateur assiste aux explications du vieillard, vêtu de manière fringante et portant des lunettes de soleil, sur sa vie passée, et notamment sur le fait qu’il était un tueur à gages pour le compte d’une famille mafieuse, les Bufalino. Le protagoniste, Sheeran, est surnommé, «The Irishman» (L’Irlandais), par ce milieu de truands au sein duquel tout le monde possède un alias.

Avant ses débuts dans le milieu de la pègre, Frank est un modeste chauffeur poids lourd, affilié aux Teamsters – le syndicat des conducteurs routiers américains, et explique comment, alors qu’il tombe en panne sur une aire d’autoroute de Pensylvannie, il fait la brève rencontre d’un homme, Russel Bufalino. Ce dernier, en réalité un grand chef mafieux italien, rencontre Frank à plusieurs reprises et finit par l’engager pour «peindre des maisons» (ndlr : expression mafieuse citée dans le film servant à désigner un assassinat). Au fil du temps, Russel et Frank entretiendront une belle relation amicale voire fraternelle. Avec l’aide de Russel, le protagoniste devient le garde du corps et assistant de Jimmy Hoffa, le président du syndicat des Teamsters, dont le film livre une étrange hypothèse concernant sa disparition (réelle)…

A droite, l’acteur américain de génie: Al Pacino

Du livre à l’écran

L’histoire que place Martin Scorsese sur l’écran est, en quelque sorte, une réécriture et adaptation d’un ouvrage, paru en 2004 aux Etats-Unis, et intitulé I Heard You Paint Houses: Frank « The Irishman » Sheeran and Closing the Case on Jimmy Hoffa. Écrit par le journaliste et écrivain américain Charles Brandt, l’ouvrage chronique la vie d’un homme, Francis Joseph Sheeran, et ses liens avec la famille des Bufalino, notamment au sujet de la mystérieuse disparition de Jimmy Hoffa.

En bref, le film nous propose une lecture alternative de la réalité; la plupart des personnages qui apparaissent à l’écran, surtout les mafieux, tels que Tony Provenzano, Joe Gallo, Jimmy Hoffa, Russel Bufalino et, évidemment, Frank Sheeran, ont réellement existé et ont joué de grands rôles dans les milieux mafieux.

Or, là où l’ouvrage suit une progression linéaire et chronologique, le film opte pour un dispositif narratif à plusieurs niveaux. Le premier niveau narratif et temporel est le témoignage du vieux Frank dans sa maison de retraite; le deuxième, le voyage de Frank et Russel, accompagnés de leurs deux femmes, pour se rendre à un mariage; le troisième, le récit autobiographique de Frank Sheeran, de ses débuts en tant que chauffeur-livreur jusqu’à ce qu’il accomplisse le voyage avec Russel. En effet, vers le dernier tiers de l’œuvre, les trois niveaux se rejoignent et finissent par revenir à la maison de retraite et au vieux Frank. Si cette coexistence entre différents niveaux est belle et subtile, elle manque parfois de faire sens pour le spectateur qui peine à retenir tous les noms et visages de la myriade de personnages que Scorsese intègre à sa production. 

Vers un panthéon mafieux

Comme dit précédemment, la grande richesse et faiblesse du long-métrage réside dans son nombre élevé de personnages. Face à tant de noms, d’annotations et mentions indirectes, le spectateur perd parfois pied, surtout lorsque lesdits personnages ne sont pas encore entrés en scène, vu les différentes temporalités employées par la narration.

Mais on le sait, Martin Scorsese aime les icônes et les images fortes. Avec The Irishman, il nous dépeint, sans concessions, le milieu du crime du quartier de Little Italy et son évolution, tant au niveau matériel que des mœurs, au cours du vingtième siècle. Et cela, non sans quelques hommages aux films de gangsters. A la vue de Russel Bufalino, je n’ai pu m’empêcher de penser au vieux parrain Vito Corleone du fameux Parrain de Francis Ford Coppola. C’est que la figure du malfrat, du mafieux, hante notre imaginaire avec son image de pistolero aux valeurs familiales.

Chacun des personnages possède d’ailleurs une gestuelle mémorable et un style vestimentaire qui marquent le spectateur. Mais, face à tant de dieux du crime, deux questions n’ont cessé d’assaillir mon esprit: à qui et pour quelles raisons Frank Sheeran s’exprime? Frank, véritable Hercule guerrier, mercenaire impitoyable, parle en général peu, et surtout nous ne savons rien de son passé, ni exactement sur ce qu’il a fait à la guerre, ni sur son enfance. Mais il semblerait que, vers la fin de sa vie, le vieil homme décide de se confier sur ses péchés. A qui? Est-ce qu’il se confierait, par exemple, au prêtre? A ses filles? A une entité tierce qui serait le spectateur? La question reste en suspens et relève – hélas – du goût de chacun.

The Irishman est un film appréciable pour les cinéphiles de tous bords. Parfois déroutant, nous ne pouvons nous empêcher de prendre part à tous ces complots et trames du monde des truands. Tapis dans l’ombre, comme Frank lors de ses missions, les spectateurs assistent à l’évolution et au requiem final du panthéon des dieux du crime souterrain.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Netflix

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