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Economie

Interview

«En se mêlant au capitalisme, le wokisme est devenu inarrêtable»

par Vojin Saša Vukadinović
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Vivek Ramaswamy en 2022 © Wikimédia CC 2.0

Vivek Ramaswamy est l’un des opposants les plus connus au nouveau moralisme des grandes entreprises. L’entrepreneur et candidat à l’élection américaine de 2024 explique les raisons économiques du triomphe de la politique identitaire aux Etats-Unis.


L’article original est paru en allemand dans Schweizer Monat.


Lorsque Vivek Ramaswamy a raconté sur la scène du Swiss Economic Forum (SEF) de cette année que de plus en plus d’entreprises poussent des mesures de politique identitaire et imprègnent de cette idéologie leurs collaborateurs, clients ou consommateurs, la modératrice a signalé qu’elle n’était pas d’accord avec ses propos et a interrogé le public à ce sujet. Soixante-sept pour cent des personnes présentes ont estimé que les grands groupes n’étaient en aucun cas devenus «trop woke», ce qui a suscité des applaudissements frénétiques dans le coin des journalistes. Nous nous sommes ensuite entretenus avec l’entrepreneur.

Schweizer Monat: Qui sont, selon vous, les pires idéologues woke aux Etats-Unis à l’heure actuelle?

Le président du conseil d’administration de BlackRock Larry Fink, la vice-présidente Kamala Harris et les membres du Congrès du « Squad » autour de la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, ainsi que la plupart des cadres supérieurs de la Silicon Valley.

Un choix intéressant au vu des débats de ces dernières années, qui ont surtout porté sur les universités et le secteur culturel. Vous, en revanche, vous vous concentrez sur les décideurs politiques et économiques.

Tout à fait. Je fais ce choix, car ce sont eux qui détiennent la clef des fonds qui alimentent l’agenda des acteurs non commerciaux et des hautes écoles.

Votre premier livre, Woke, Inc., décrit les effets destructeurs que les idéologues se consacrant à la soi-disant « justice sociale » ont sur la vie quotidienne américaine. Comme vous l’expliquez, ils alimentent une culture de la peur. Comment celle-ci a-t-elle pu se répandre aussi rapidement ?

La culture de l’apologisme, qui revient à s’excuser pour des caractéristiques inaliénables ou pour sa propre position sociale, est apparue aux Etats-Unis après 2008. La crise financière a joué un rôle décisif dans cette évolution. Ceux qui avaient réussi grâce au capitalisme américain et qui étaient devenus des héros ont été transformés en voyous. Et pour se faire pardonner, ils ont dû injecter de l’argent dans une tendance qui émanait justement de la gauche. L’ancienne gauche avait une aile qui disait: «Nous devons nous concentrer sur la redistribution, prendre l’argent des grands patrons et le donner aux pauvres». Mais ensuite, une nouvelle faction est apparue avec la théorie woke, affirmant que le problème n’était pas l’inégalité économique ou la pauvreté, mais l’inégalité entre les couleurs de peau, la misogynie, la bigoterie et le changement climatique. Les grandes entreprises se sont engouffrées dans cette voie, pensant: «Ce n’est pas aussi menaçant que la vieille gauche, nous disons simplement ce qu’ils veulent.» C’est ce qui a fourni le kérosène à la culture woke.

Y a-t-il eu d’autres facteurs, moins pris en compte jusqu’à présent, qui ont contribué au succès de cette idéologie ?

Oui, et notamment des décalages entre les générations. Nous sommes en train d’assister au plus grand transfert de richesse intergénérationnel de l’histoire de l’humanité – de l’argent gagné qui passe des baby-boomers aux milléniaux et à la génération Z, en passant par la génération X. Ludwig von Mises a écrit un jour qu’un fils avait deux possibilités pour surpasser son père. L’une consiste à tout faire comme son père – ce qui est par définition difficile pour les fils qui veulent être extraordinaires. L’autre est d’afficher une supériorité morale en tant que fils, ce qui est bien plus facile, car la morale est subjective. Et ce qui s’est passé ces dernières années, c’est que cette supériorité morale chez les milléniaux et la génération Z provenait d’un sentiment d’infériorité. Les entreprises ont réussi à exploiter l’insécurité morale de toute une génération de l’Amérique actuelle – de la même manière que le fabricant de cigarettes Virginia Slims a réussi à exploiter l’insécurité des adolescents pour lesquels ce produit était conçu.

Vous appelez ça le «complexe industriel woke». Comment ce mouvement identitaire américain est-il parvenu à représenter les migrants et les personnes de couleur?

Tout d’abord, il faut rappeler que l’idée de pouvoir déduire les convictions d’une personne à partir de la couleur de sa peau est la définition même du racisme. La députée Ayanna Presley – membre du «Squad» – a dit un jour: «Nous ne voulons plus de Noirs qui disent qu’ils ne veulent pas être une voix noire. Nous ne voulons plus de bruns qui disent qu’ils ne veulent pas être une voix brune». Réfléchissez un instant à ce qui est réellement dit par-là. Dans cette logique, un locuteur est toujours associé à sa couleur de peau. Et en cas de désaccord avec cette déclaration, on est automatiquement qualifié de raciste. Aux Etats-Unis, il n’y a pas de plus grande condamnation que celle d’être traité publiquement de «raciste». Placés devant le choix de se convertir à cette nouvelle religion woke ou de porter la lettre écarlate, les Américains moyens ont préféré s’incliner. C’est la raison pour laquelle une culture de la peur s’est répandue comme une traînée de poudre – car on affirme dans cette mouvance que sa propre «race» est plus une opinion qu’une couleur de peau.

Comment se fait-il alors que cela se soit si rapidement propagé à l’économie, de sorte que les grandes entreprises opèrent aujourd’hui de manière de plus en plus ciblée avec des symboles et des préoccupations de politique identitaire, c’est-à-dire par exemple l’utilisation ciblée de minorités dans des séries ou du drapeau arc-en-ciel dans la publicité?

Parce qu’une opportunité économique s’est présentée. Les milléniaux et la génération Z étaient en quête de sens parce qu’ils avaient perdu toute compréhension du patriotisme, de la foi, du dur labeur et de la famille. Ces valeurs sont certes toutes révolues dans la société, mais ces deux générations ressentaient toujours un fort besoin de quelque chose qui ait du sens. Les entreprises ont donc comblé le vide moral qui s’était créé, ont commercialisé le besoin des jeunes et ont ainsi fait des bénéfices avec les consommateurs auxquels elles vendaient des contenus woke. A cela se sont ajoutés des acteurs étatiques aux Etats-Unis et en Chine, qui ont exploité cette situation au profit du business. C’est en se mêlant au capitalisme que le wokisme est devenu véritablement inarrêtable.

Pensez-vous que les libéraux et les conservateurs ont sous-estimé le problème?

Oui, les libéraux comme les conservateurs auraient dû effectivement s’en préoccuper. Que l’on soit d’accord ou non avec une certaine politique d’entreprise qui veut que l’on se comporte de manière identitaire, on devrait pouvoir, en tant que citoyen, exprimer publiquement son désaccord, au lieu de laisser un quelconque empereur PDG, assis dans le coin de son bureau, faire des déclarations woke.

A lire aussi | Critique libérale du wokisme

Ceux qui refusent l’auto-adaptation de l’industrie du divertissement aux habitudes politiques identitaires ne représentent-ils pas eux-mêmes un marché potentiel?

Il y a aujourd’hui en Occident des centaines de millions de personnes qui veulent entendre autre chose. Et à bien des égards, les entrepreneurs qui en prennent acte se comportent de manière conformiste, en cédant simplement à la pression politique identitaire. S’ils envoyaient un message différent de celui des woke, ils ne tarderaient pas à attirer de nouveaux consommateurs. C’est en tout cas le pari que j’ai fait, et nous le découvrirons bientôt. Comme je pense que ce problème est né dans la culture américaine, j’aimerais aussi qu’il soit résolu en premier au moyen de notre culture.

Que conseillez-vous aux entrepreneurs de petites et moyennes entreprises qui veulent contrer ces tendances?

Soyez courageux et faites passer à vos clients un message que nombre d’entre eux n’entendent nulle part aujourd’hui.

Votre dernier livre, Nation of Victims, est paru en septembre de l’année passée. Quelle est sa thèse principale?

J’explique que la culture de la victimisation joue un rôle essentiel dans la décadence des Etats-Unis et qu’aujourd’hui, nous applaudissons davantage le fait d’être victime, la vulnérabilité et les défaites, au lieu de célébrer les réussites sans états d’âme. Cela crée un grave vide moral au cœur de l’Amérique. Une façon de le combler est de renouveler la quête de l’excellence qui faisait autrefois partie de l’identité nationale américaine. C’est quelque chose qui s’est perdu, mais qui peut être ravivé. Je pense que le retour à la culture de la performance pourrait être entraînant et fédérateur, non seulement pour les Etats-Unis, mais aussi pour toutes les démocraties occidentales.

Vojin Saša Vukadinović est historien et rédacteur culturel pour le mensuel suisse Schweizer Monat, dont nous traduisons certains articles depuis ce mois-ci.

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier WOKISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°95)

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